3 mars 1945, Okinawa, théâtre du Pacifique. La voix de l’opérateur radar Grészy dans les écouteurs est prête à se briser : le nombre de contacts est colossal. Plus de 300 appareils ennemis sont en approche. Dans son F6F Hellcat, le lieutenant-commandant James Thach serre le manche tandis que le ciel au-dessus de la flotte d’invasion s’assombrit, envahi par les chasseurs et bombardiers japonais. Au cours des dix-huit minutes qui suivront, cinquante-trois navires américains seront frappés par des kamikazes. Le porte-avions d’escorte USS Bismarck Sea sombrera avec 318 marins prisonniers sous le pont. Le destroyer USS Kimberly verra tout son personnel de passerelle anéanti lorsqu’un Zero traversera sa superstructure comme une météorite.
Ce que les pilotes japonais piquant vers les navires ignorent, c’est qu’un seul aviateur américain tournoyant bien au-dessus d’eux a déjà bouleversé les lois de la chasse aérienne. Ce que les amiraux occupés à organiser la défense ne savent pas davantage, c’est que la tactique employée en cet instant précis a été imaginée par un homme qu’ils tentaient encore de pousser à la retraite six mois auparavant. Personne à cet instant ne peut deviner qu’entre le 6 et le 12 avril 1945, ce pilote considéré comme dépassé abattra lui-même vingt-sept appareils ennemis, un record qui ne sera jamais égalé, prouvant que l’état-major américain s’était tragiquement trompé sur ce que signifie être apte au combat. L’homme que l’on disait trop vieux pour voler est sur le point de réécrire les règles mêmes de la guerre.

Janvier 1944, base aéronavale de Pensacola, Floride. Les chiffres font froid dans le dos. Dans le Pacifique, les chasseurs américains ne parviennent qu’à un ratio d’environ trois victoires pour une perte contre les Japonais, ce qui est honorable à l’échelle de l’histoire mais très insuffisant pour soutenir l’effort de guerre. Chaque mois, la Navy perd en moyenne 147 pilotes tués ou portés disparus, et le système de formation ne suit plus. Fin 1943, le bureau du personnel naval annonce qu’au rythme actuel des pertes, la flotte manquera cruellement d’aviateurs opérationnels d’ici la mi-1945, précisément au moment prévu pour l’assaut contre le Japon.
La réponse officielle semble logique : instaurer une limite d’âge stricte. Tout pilote de plus de trente-cinq ans est automatiquement réaffecté à l’instruction ou à un poste administratif. Les arguments paraissent solides : réflexes plus lents, vue moins perçante, endurance diminuée sous forte contrainte. Les études médicales menées à Pensacola montrent que le temps de réaction fléchit dès la trentaine, et l’ophtalmologie confirme que l’acuité visuelle à longue distance décline dès le milieu de la vingtaine. L’amiral John McCain, aux commandes de la Task Force 38, approuve sans hésitation en affirmant que c’est la guerre des jeunes et qu’il faut des pilotes capables d’exploiter toute la performance des appareils. Le comité médical de l’aéronautique navale abonde dans son sens, estimant que les plus de trente ans représentent un risque inacceptable.
Cependant, cette politique tourne rapidement à la catastrophe. En mars 1944, la Navy cloue au sol 217 pilotes aguerris uniquement sur la base de leur date de naissance. Il ne s’agit pas de bureaucrates, mais de vétérans totalisant des milliers d’heures de vols, plusieurs campagnes et une connaissance fine des tactiques japonaises. Parmi eux se trouvent des hommes comme le lieutenant-commandant David McCampbell, trente-quatre ans, qui passera de justesse entre les mailles du filet pour devenir le plus grand as de la marine américaine, ou le commandant Eugene Valencia, futur révolutionnaire des formations de chasse. Et puis il y a le lieutenant-commandant John “Jimmy” Thach. Né le 19 juillet 1905, il fêtera ses trente-neuf ans durant l’été 1944. Les nouvelles règles devraient l’écarter du cockpit depuis longtemps, le reléguant derrière un bureau à Washington ou à l’enseignement de la navigation à Corpus Christi, mais Thach est sur le point de démontrer que toutes les certitudes de la Navy sur l’âge et l’efficacité au combat sont dangereusement fausses.
Avril 1944, école de contrôle aérien, base de Quonset Point, Rhode Island. Jimmy Thach n’a rien d’un révolutionnaire. Mesurant à peine 1,75 mètre pour 72 kg et portant de petites lunettes cerclées de métal pour lire, il évoque davantage un comptable qu’un chevalier du ciel. Son dossier médical mentionne une douleur chronique au dos datant de 1942 et il a besoin de verres correcteurs pour le travail de près. Il perd ses cheveux et boîte légèrement depuis un atterrissage raté en 1938. Tout en lui semble annoncer l’obsolescence, sauf l’essentiel : sa manière unique de penser le combat aérien. Là où les autres pilotes ne jurent que par la puissance des moteurs et la virtuosité en dogfight, Thach raisonne en géomètre. Ses carnets sont remplis de croquis d’angles d’attaque, de calculs de vitesse relative et de solutions de tir. Il dissèque les tactiques japonaises avec la minutie d’un maître d’échecs.

Rien dans son parcours ne laissait présager un tel esprit. Il a grandi à Pine Bluff, en Arkansas, courant après les lapins et réparant la mécanique des fermes. Il n’est entré à l’Académie navale que parce que sa famille n’avait pas les moyens de l’envoyer à l’université. Sa première candidature pour devenir pilote a d’ailleurs été refusée en raison d’une perception de profondeur insuffisante. Ce n’est qu’au second essai, après des mois d’exercices oculaires, qu’il a enfin franchi de justesse la barre du test. L’illumination survient un mardi après-midi alors que Thach observe deux élèves s’exercer au combat aérien au-dessus de la baie de Narragansett. Un F6F Hellcat en pourchasse un autre dans une classique poursuite arrière. Position idéale, altitude supérieure, vitesse accrue : tout l’avantage est du côté du chasseur. L’avion traqué tente l’évasion enseignée dans tous les manuels, un virage sec et une descente brutale, mais le poursuivant reste collé à sa queue.
C’est à cet instant que la vision de Thach bascule. Il ne voit plus deux appareils mais quatre, soit deux binômes. Il se demande si, au lieu de fuir, le pilote attaqué ne pourrait pas se diriger vers son ailier afin que deux avions puissent se protéger mutuellement comme les pièces d’un même mécanisme. La géométrie se met soudain en place dans son esprit : un mouvement tressé, une sorte de ciseau défensif où chaque pilote couvre l’arrière de l’autre dans une danse parfaitement synchronisée. Thach attrape son carnet et griffonne frénétiquement les premières esquisses.
Mai 1944, terrain auxiliaire numéro deux, base de Quonset Point. Le laboratoire de Thach tient dans un hangar emprunté, avec deux F6F Hellcats et un seul ailier sceptique mais volontaire, le lieutenant-commandant Edward “Butch” O’Hare, qui tombera au combat sept mois plus tard mais dont le nom ornera l’aéroport de Chicago. Le prototype de Thach n’est pas une modification technique, mais une manœuvre purement tactique. Si contraire aux réflexes enseignés qu’elle semble défier le bon sens, il la nomme “Beam Defense Position”, bien que la Navy l’appellera simplement plus tard le “Thach Weave” ou le tressage de Thach. Sur le papier, la méthode frise la folie : lorsqu’un chasseur ennemi attaque, les deux pilotes américains ne brisent pas la formation pour s’éclipser, ils virent l’un vers l’autre. Ils se croisent et s’entrecroisent, dessinant dans le ciel une sorte de huit dynamique. À tour de rôle, l’un sert d’appât et l’autre de tireur. Le Japonais visant une cible voit soudain surgir l’autre Hellcat en travers de son viseur, prêt à ouvrir le feu. Deux avions alliés fonçant droit l’un sur l’autre à plus de 600 miles à l’heure : à la moindre erreur, c’est la collision ou un suicide apparent.
Le premier essai a lieu le 18 mai 1944 à six heures du matin. Thach et O’Hare s’élancent et répètent leur tressage à dix mille pieds au-dessus de l’Atlantique. Au quatrième passage, ils frôlent la catastrophe : l’appareil d’O’Hare passe à moins de cinq mètres sous celui de Thach. Les deux hommes sentent la turbulence de l’hélice de l’autre secouer leur cockpit. Ils se posent et, pendant cinq minutes, aucun ne parle. Puis l’un dit simplement : “On recommence”. Ils effectueront encore soixante-dix séances d’entraînement au cours des deux semaines suivantes. Le geste se précise, les signaux se codifient et les angles se calculent. Début juin, ils exécutent la manœuvre presque les yeux fermés, l’espacement étant tenu uniquement par l’instinct et la confiance absolue. Le 12 juin 1944, Thach soumet officiellement son étude au Bureau of Aeronautics, décrivant une tactique de soutien mutuel pour chasseurs engagés contre un ennemi numériquement supérieur.
La réponse arrive quatre jours plus tard sous la forme d’une lettre d’une seule page signée du capitaine James Russell, responsable des tactiques de chasse. Le verdict est sans appel : la manœuvre viole les règles de séparation sécurisée entre appareils, exige un niveau de coordination jugé irréalisable et remet en cause le principe fondamental selon lequel le chasseur attaquant doit maintenir une géométrie de poursuite stable. En conclusion, Russell écrit que, compte tenu de l’âge et du profil médical de Thach, celui-ci devrait se limiter à des fonctions administratives. La phrase finale lui brûle davantage que toute critique technique : “Ce n’est pas ainsi qu’on gagne les combats aériens”.
Le 20 juin 1944, à Washington D.C., dans une salle de conférence du troisième étage du Bureau of Aeronautics, vingt-sept officiers ont pris place. Russell siège en bout de table et Thach est seul à l’autre extrémité, ses schémas étalés devant lui. On lui accorde quinze minutes. Il en parle trois avant d’être interrompu par le commandant Harold Stasen, instructeur à Pensacola, qui peine à cacher son incrédulité devant l’idée que deux pilotes volent directement l’un vers l’autre, affirmant que ce n’est pas une tactique mais la meilleure façon d’abattre son propre ailier. Thach garde son calme et insiste sur le fait que la géométrie fonctionne et qu’ils l’ont testée quarante-trois fois. Russell réplique en demandant contre quel ennemi, soulignant que les Japonais ne suivront pas sa chorégraphie. Thach répond sans hausser la voix que les Japonais obtiennent actuellement environ 35 % de destruction lors de leur première passe d’attaque, alors que son tressage réduit ce taux à moins de 8 % dans leurs simulations.

Russell répète le mot “simulations” de manière venimeuse et rappelle à Thach qu’il a trente-huit ans, qu’il porte des lunettes et que son dernier vol de combat remonte à deux ans, l’accusant de demander l’abandon de décennies de doctrine pour quelques croquis gribouillés. La salle explose, six officiers parlent à la fois, évoquant le dossier médical de Thach et doutant qu’il soit encore opérationnel, suggérant même que son âge trouble son jugement. Soudain, une voix tranche le tumulte : “Messieurs, ça suffit”. Le vice-amiral John McCain se tient dans l’embrasure de la porte. Personne ne l’a vu entrer. À cinquante-neuf ans, il dépasse lui-même les limites d’âge qu’il impose, et pourtant il commande la Task Force 38, la force aéronavale la plus puissante jamais réunie. Il s’avance, le visage impassible, et demande calmement à Thach s’il a une preuve que cela fonctionne en combat réel face à un adversaire déterminé. Thach soutient son regard et affirme que son tressage fonctionne et qu’il est prêt à en faire la preuve au péril de sa vie.
McCain se tourne alors vers Russell pour demander combien de pilotes ont été perdus le mois dernier dans le Pacifique. Russell consulte un dossier : 147 morts ou disparus. Environ 70 % de ces pertes sont dues à des chasseurs ennemis parvenant à se glisser dans leurs six heures. McCain hoche lentement la tête, notant que la tactique de Thach vise précisément la cause principale de ces décès. L’objection du capitaine Russell est consignée et rejetée. Revenant vers Thach, il l’autorise à constituer une escadrille d’essai de quatre appareils avec des pilotes de son choix pour partir dans le Pacifique et démontrer l’efficacité de sa manœuvre en situation réelle, ajoutant fermement de ne pas le forcer à regretter sa décision.
Le 24 août 1944, sur l’USS Lexington dans la mer des Philippines, le test décisif commence. Thach mène une division de quatre Hellcats avec le lieutenant junior grade Richard Dickm, l’enseigne John Car et le lieutenant Howard Burrus. Leur mission est d’assurer la patrouille aérienne de protection pendant les frappes contre les aérodromes japonais. À 09h23, le radar détecte douze Mitsubishi A6M Zero approchant du nord-ouest. Les pilotes ennemis sont des vétérans ayant abattu de nombreux avions américains. Thach mène immédiatement sa division en montée pour les intercepter. Apercevant seulement quatre Hellcats, les Japonais attaquent sans attendre, se divisant en deux éléments pour prendre les Américains en tenaille.
Au signal de Thach, les quatre Hellcats se séparent par paires et le tressage commence. Du point de vue japonais, la scène frise la folie : les avions américains semblent foncer l’un vers l’autre en un motif incompréhensible. Le célèbre pilote Saburo Sakai, qui survivra à la guerre, décrira plus tard sa stupeur face à ce schéma inédit. Chaque fois qu’il choisissait une cible, l’ailier surgissait perpendiculairement à sa trajectoire, le forçant à rompre sa manœuvre. L’efficacité est immédiate. Chaque fois qu’un Zero se met en position, l’autre Hellcat surgit prêt à ouvrir le feu. Le combat dure onze minutes. À la fin, quatre Zero tombent dans la mer, huit autres repartent endommagés, tandis que côté américain, il n’y a aucune perte. Le ratio final est de 4-0.
Le 27 août 1944, au même lieu, les Japonais reviennent en sachant ce qui les attend. Vingt et un chasseurs fondent sur la division de Thach, décidés à briser ce tressage. Le combat dure vingt minutes et vire à une leçon magistrale. Les Japonais tentent tout : attaques coordonnées, passes rapides, tentatives d’isolement, mais rien n’y fait. Le tressage se resserre, s’aplatit et se réorganise. Huit nouveaux Zero tombent sans aucune perte américaine. Entre le 24 août et le 2 septembre 1944, l’escadrille d’essai affronte soixante-treize appareils japonais pour un résultat de vingt et une victoires confirmées et aucune perte. À la mi-septembre, toutes les unités de chasse de la flotte du Pacifique intègrent l’entraînement au tressage de Thach. Les effets sont immédiats : le nombre mensuel de pilotes tués chute de 147 à 51 en trois mois. La manœuvre sauve environ 186 vies américaines en peu de temps.

Lors de la bataille du golfe de Leyte, les Japonais déclenchent l’opération Sho-Go, leur ultime tentative désespérée. Plus de 300 appareils fondent sur les porte-avions d’escorte. Les Américains sont submergés à six contre un, mais toutes les escadrilles adoptent aussitôt le tressage de Thach. Le lieutenant-commandant Edward Huxab, dirigeant une division depuis l’USS Gambier Bay, rapporte que son unité a maintenu la manœuvre pendant quarante-sept minutes face à trente ennemis, obtenant onze victoires pour une seule perte accidentelle. Les chiffres du jour confirment que les chasseurs utilisant la manœuvre affichent un ratio moyen de 9,3 victoires pour une perte, contre 3 pour 1 pour les unités non formées.
En avril 1945, à Okinawa, l’offensive kamikaze se déchaîne. La défense américaine tient grâce à la manœuvre de Thach. Les pilotes suicides japonais, lancés en ligne droite, sont incapables d’adapter leur trajectoire face à deux chasseurs tressés. En sept jours, les aviateurs américains abattent 587 appareils ennemis pour 43 pertes. Jimmy Thach, celui qu’on disait trop vieux et dépassé, abat à lui seul vingt-sept appareils durant cette période, un record inégalé. À quarante ans, malgré ses lunettes et ses douleurs, il est le pilote le plus redoutablement efficace du théâtre Pacifique.
Le 2 septembre 1945, sur l’USS Missouri dans la baie de Tokyo, alors que le général MacArthur signe l’acte de capitulation du Japon, Jimmy Thach se tient sur le pont de l’USS Lexington. Promu capitaine de vaisseau, il porte la Navy Cross et de nombreuses autres distinctions. Son palmarès compte trente-six victoires confirmées, faisant de lui l’un des plus grands as. Pourtant, il refuse les interviews et les documentaires, déclarant simplement qu’il n’a fait que son devoir et que les vrais héros sont ceux qui sont morts avant que l’on comprenne comment les garder en vie. Entre septembre 1944 et août 1945, son tressage a sauvé environ 1 847 pilotes américains.
L’héritage de Thach est immense. À la fin de la guerre, la Navy aura instruit plus de 14 000 pilotes à sa manœuvre, qui devient un enseignement de base dans toutes les écoles de chasse. Le principe de soutien mutuel imaginé par Thach se retrouve dans les tactiques modernes comme le “Fluid Four” des F-15 ou le “Defensive Split” de l’OTAN. En Corée, au Vietnam et même pendant la guerre du Golfe, les ratios de victoire exceptionnels découlent directement de sa logique tactique. Thach quitte la Navy en 1967 avec le grade d’amiral après avoir façonné les tactiques de la guerre froide. Il s’éteint le 15 avril 1981 à l’âge de soixante-quinze ans. À ses funérailles à Arlington, deux cents aviateurs viennent lui rendre hommage, beaucoup ayant dépassé la soixantaine. Un capitaine retraité résume alors sa vie en disant qu’il a prouvé que la sagesse triomphe de la jeunesse et qu’un seul homme avec la bonne idée peut sauver des milliers de vies.
L’aventure de Jimmy Thach rappelle que les bureaucraties confondent souvent diplômes et compétences, ou jeunesse et efficacité. Les experts affirmaient qu’un pilote de plus de trente-quatre ans ne pouvait plus combattre, mais l’homme qu’ils avaient jugé obsolète a sauvé des milliers de soldats et révolutionné le combat aérien. Il l’a fait non pas malgré son âge, mais grâce à lui, grâce à son expérience et sa capacité à penser autrement. Les idées les plus décisives naissent souvent chez ceux que le système a déjà ignorés, car il arrive que la personne que tout le monde sous-estime soit précisément celle qui finit par sauver le monde.

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