Indochine, Yannick Noah, Diam’s, maintenant Souchon… Contre le RN, on connaît la chanson
S’en prendre au RN, pour un artiste, c’est désormais risquer la séance d’inquisition sur le plateau de CNews. Entre indignation surjouée et accusations de snobisme, la chanson française peine à trouver sa voix…
Alain Souchon l’a prouvé à ses dépens. Dès qu’un artiste s’en prend au RN, même aussi nonchalamment qu’il l’a fait (« Je ne crois pas que les Français soient assez cons pour élire quelqu’un du Front National »), il s’expose au couplet du « Jean Moulin du Café de Flore ». Pascal Praud et les autres stormtroopers de l’Empire Bolloré ont surjoué l’indignation, brûlant d’envie de refaire le match des années quatre-vingt contre la gauche morale – concert Touche pas à mon pote, No pasaran et autres vestiges d’une époque révolue. Celle où Souchon chantait Poulailler’s song, autrement plus méprisante contre la France populaire (« à Rochechouart / Y’a des taxis qui ont peur du noir »). Depuis, Jean-Marie Le Pen est mort, Guy Bedos aussi et la crainte de basculer dans le fascisme s’est nettement atténuée.

C’est une mélodie que l’on connaît par cœur, un refrain qui revient cycliquement dans l’histoire contemporaine française, tel un vieux vinyle rayé que l’on ressort à chaque moment de crise démocratique. Mais cette fois, le son est différent. Plus grave, plus urgent, peut-être plus désespéré. Quand Alain Souchon, l’homme de la “Foule sentimentale”, le poète aux boucles grises et à l’allure d’éternel adolescent rêveur, décide de briser son image de dandy détaché pour s’opposer frontalement au Rassemblement National (RN), on comprend que l’heure n’est plus à la simple posture.
L’annonce a fait l’effet d’une petite bombe dans le paysage médiatique. Souchon, c’est la France douce, la France qui doute mais qui aime, la France des vacances en Bretagne et des amours mélancoliques. Le voir rejoindre la cohorte des artistes engagés contre l’extrême droite marque un tournant symbolique majeur. Ce n’est plus seulement l’apanage des rappeurs en colère ou des rockeurs militants ; c’est le cœur consensuel de la variété française qui s’accélère sous l’effet de la peur.
La Saga de la Résistance : Un Héritage en Question
Pour comprendre la portée de ce mouvement, il faut rembobiner le film. La France a une longue tradition d’artistes qui considèrent que leur art ne s’arrête pas aux portes des salles de concert. On se souvient de la clameur de 2002, lors du choc Jean-Marie Le Pen au second tour. À l’époque, la rue grondait et les artistes étaient en première ligne.
Yannick Noah, personnalité préférée des Français pendant des années, a toujours incarné cette France métissée, ouverte, joyeuse. Son engagement n’a jamais été feint. Lorsqu’il chantait pieds nus sur scène, il portait en lui l’espoir d’une nation “Black-Blanc-Beur”. Aujourd’hui, le voir réitérer son opposition au RN a quelque chose de poignant. C’est le constat amer d’un homme qui voit les idéaux de sa jeunesse s’effriter sous les coups de boutoir d’une rhétorique de la division. Noah ne fait pas de la politique pour le pouvoir ; il en fait par instinct de survie, pour défendre une certaine idée de la fraternité qui semble s’évaporer.
Et comment oublier Diam’s ? Avant de se retirer du tumulte médiatique, elle avait hurlé sa “France à moi”. Ses textes, d’une lucidité tranchante, résonnent encore aujourd’hui avec une actualité effrayante. Elle chantait le malaise des banlieues, la stigmatisation, et la montée d’une intolérance décomplexée. Si elle n’est plus là pour tenir le micro, son ombre plane sur cette nouvelle mobilisation. La “Jeunesse qui emmerde le Front National”, slogan punk des Bérurier Noir repris par Diam’s, est devenue une sorte d’hymne transgénérationnel, bien que son efficacité électorale soit désormais remise en question.
Indochine : Le Rock comme Rempart
Dans ce paysage, Nicola Sirkis et son groupe Indochine font figure de piliers inébranlables. Depuis quatre décennies, le groupe n’a jamais dévié de sa ligne de conduite : tolérance, lutte contre le harcèlement, et opposition farouche à toutes les formes de discrimination. Pour Sirkis, le combat contre le RN n’est pas une mode électorale, c’est l’ADN même de son groupe.
Lors de leurs concerts, qui rassemblent des dizaines de milliers de personnes de tous âges et de tous horizons, le message est clair. Il y a quelque chose de viscéral dans la manière dont Indochine aborde ce sujet. Ce n’est pas une leçon de morale donnée du haut d’une tour d’ivoire, mais un partage d’inquiétude avec leur public. Ils savent que parmi leurs fans, certains sont tentés par le vote extrême. Le défi est immense : comment dire à son public “ne faites pas ça” sans paraître méprisant ? C’est là toute la complexité de l’exercice. Sirkis le fait avec l’émotion, rappelant les heures sombres de l’histoire, jouant sur la corde sensible de l’humanisme plutôt que sur celle de la culpabilisation.
Le Cas Souchon : Quand la “France Tranquille” a Peur

C’est ici que l’entrée en scène d’Alain Souchon prend tout son sens. Contrairement à un groupe de rock ou à un rappeur, Souchon n’est pas “programmé” pour la contestation virulente. Il est l’incarnation d’une certaine bourgeoisie bohème, certes, mais surtout d’une poésie du quotidien.
Quand Souchon signe une tribune ou prend la parole, il ne s’adresse pas aux militants convaincus. Il parle à Monsieur et Madame Tout-le-monde. Il parle à ceux qui hésitent, à ceux qui sont déçus par la politique traditionnelle et qui se disent “pourquoi pas essayer ?”. Son message est subtil mais puissant : attention, nous sommes en train de perdre notre âme. Sa démarche n’est pas agressive, elle est empreinte de tristesse et de gravité. Il ne dit pas “vous êtes des fascistes”, il dit “regardez ce que nous risquons de devenir”. C’est cette douceur inquiète qui peut, paradoxalement, avoir plus d’impact que les invectives habituelles.
La Fracture : L’Artiste est-il encore Audible ?
Cependant, il ne faut pas être naïf. Cette mobilisation artistique, aussi sincère soit-elle, se heurte à un mur de réalité. Une partie de la France ne veut plus écouter ses chanteurs lui dire quoi voter. Il y a une fatigue, voire une irritation, face à ce que beaucoup perçoivent comme des “donneurs de leçons” privilégiés, vivant dans les beaux quartiers parisiens, loin des difficultés économiques et de l’insécurité ressentie par une partie de la population.
Le risque est réel : que cette levée de boucliers produise l’effet inverse de celui escompté. En s’unissant contre le RN, les artistes peuvent involontairement renforcer le narratif du parti d’extrême droite, qui se pose en victime du “système” et des “élites”. C’est le piège redoutable de la politique moderne. L’émotion artistique, autrefois capable de soulever les foules et de changer le cours des choses, semble s’émousser face à la colère sociale.
Pourtant, le silence serait pire. Si les artistes, qui sont les gardiens de l’imaginaire collectif et de la sensibilité, se taisaient, cela signifierait une forme de normalisation, d’acceptation tacite. Leur rôle n’est peut-être plus de faire basculer une élection, mais de maintenir une flamme, de poser des marqueurs moraux.
Conclusion : La Garde ne Meurt Jamais
Finalement, de Diam’s à Souchon, en passant par Noah et Indochine, la chanson reste la même, mais elle est essentielle. Elle nous rappelle que la politique n’est pas qu’une affaire de chiffres et de lois, mais aussi une affaire de valeurs, d’humanité et de culture.
Ces artistes savent qu’ils prennent des coups. Ils savent qu’ils seront traités de “bobos déconnectés”. Mais ils y vont quand même. Parce que pour Souchon comme pour les autres, il y a des choses plus importantes que de vendre des disques ou de plaire à tout le monde. Il s’agit de pouvoir se regarder dans la glace le matin. Il s’agit de laisser une trace qui dit : “Nous n’étions pas d’accord, et nous l’avons chanté haut et fort”.
Alors que la France traverse une zone de turbulences inédite, ces voix, discordantes pour certains, harmonieuses pour d’autres, composent la bande-son d’une époque troublée. Et peut-être qu’au milieu du vacarme médiatique, la douce inquiétude d’un Souchon réussira là où les grands discours ont échoué : toucher le cœur des gens, juste avant qu’il ne se ferme.