Les magouilles des élites révélées par ce journaliste de Mediapart

C’est une prise de parole qui résonne comme un coup de tonnerre dans l’enceinte feutrée de l’Assemblée nationale. Face à la commission d’enquête sur la délinquance financière, loin des polémiques stériles et des éléments de langage habituels, un journaliste de Mediapart – connu pour ses investigations sans concession – a dressé un bilan implacable de l’état de la probité publique en France.
En quelques minutes, le vernis de la « République exemplaire » s’est craquelé, laissant apparaître une réalité bien plus sombre : celle d’un système où les puissants, même condamnés, semblent jouir d’un statut à part, protégés par des institutions sur mesure et une puissance médiatique démesurée.
La liste de la honte : un constat accablant
Pour comprendre la gravité de la situation, il faut d’abord regarder les faits en face. Le journaliste commence par un rappel historique qui fait froid dans le dos, une énumération factuelle qui devrait faire rougir n’importe quel citoyen attaché aux valeurs républicaines. La France, pays des Droits de l’Homme, est aussi le pays qui a vu deux de ses anciens présidents de la République et deux de ses anciens Premiers ministres définitivement condamnés pour des atteintes à la probité.
Jacques Chirac, Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, François Fillon. Ces noms, qui ont incarné le sommet de l’État pendant des décennies, sont aujourd’hui associés à des délits financiers graves. Ce n’est pas une opinion, c’est une vérité judiciaire. Pourtant, comme le souligne l’intervenant, cette réalité semble glisser sur le débat public, comme si la délinquance en col blanc était moins grave, moins « sale » que celle du quotidien.
Ce bilan pose une question vertigineuse : quelle légitimité reste-t-il à l’autorité de l’État quand ceux qui l’ont incarnée ont eux-mêmes triché avec les règles qu’ils étaient censés faire respecter ?
La promesse trahie de la « République exemplaire »
L’analyse ne s’arrête pas aux figures du passé. Elle égratigne sévèrement la présidence actuelle d’Emmanuel Macron. Souvenez-vous, en 2017, le candidat Macron bâtissait une grande partie de sa campagne sur la rupture avec les pratiques de l’« ancien monde ». La première loi de son quinquennat portait d’ailleurs sur la moralisation de la vie publique. La promesse était claire : un ministre mis en examen devrait démissionner.
Sept ans plus tard, que reste-t-il de cet engagement ? Le constat du journaliste est sans appel. Nous avons vu un Garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, jugé par la Cour de Justice de la République pour prise illégale d’intérêts tout en restant en poste (bien qu’il ait été relaxé depuis, le symbole d’un ministre en exercice au tribunal reste fort). Nous voyons le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, bras droit du Président, mis en examen pour prise illégale d’intérêts. L’écart entre les paroles de 2017 et les actes d’aujourd’hui est béant. La moralisation s’est-elle arrêtée aux portes du pouvoir ?
La Cour de Justice de la République : un « furoncle démocratique » ?

Au cœur de ce système d’exception se trouve une institution unique en son genre : la Cour de Justice de la République (CJR). Cette juridiction spéciale est la seule habilitée à juger les membres du gouvernement pour les actes commis dans l’exercice de leurs fonctions. Sa particularité ? Elle est composée majoritairement de parlementaires.
Autrement dit, comme le dénonce le journaliste avec une formule choc, « c’est le monde politique qui juge le monde politique ». La France est l’un des rares pays au monde à conserver un tel tribunal d’exception. Pour beaucoup d’observateurs, et même pour certains politiques, la CJR est devenue un « furoncle démocratique », un symbole de l’entre-soi qui nourrit la suspicion des citoyens. Comment croire en l’impartialité de la justice quand les juges sont les collègues des accusés ? Cette exception française renforce l’idée dévastatrice qu’il existe une justice pour les puissants et une autre pour les misérables.
La bataille du récit : quand les médias deviennent des tribunaux
Mais l’impunité ne se joue pas seulement dans les prétoires. Elle se gagne aussi sur les plateaux de télévision. L’intervenant met en lumière un phénomène pervers : la capacité des « puissants » à imposer leur propre narratif.
Il prend l’exemple frappant d’un ancien président qui, mis en examen, se voit offrir 27 minutes au journal de 20h de TF1, puis 45 minutes sur BFMTV, pour dérouler sa défense sans véritable contradiction. Pendant ce temps, qui prend le temps d’expliquer aux Français, avec pédagogie et précision, les faits reprochés ? Qui détaille les milliers de pages de dossiers instruites par des juges indépendants ? Personne.
Le déséquilibre est total. D’un côté, une justice silencieuse par devoir de réserve ; de l’autre, des accusés disposant de réseaux politiques, financiers et médiatiques leur permettant de saturer l’espace public. Le résultat est une inversion des valeurs : l’accusé devient la victime, et le juge devient le persécuteur.
Le « complotisme » des élites
C’est là le point le plus ironique et peut-être le plus dangereux soulevé par cette intervention. Ces mêmes élites politiques, qui prônent souvent une « tolérance zéro » pour la délinquance de droit commun et fustigent le laxisme supposé des juges, changent radicalement de discours dès que la justice s’intéresse à leurs affaires.
Soudainement, les juges deviennent partiaux, les policiers sont soupçonnés de manigances, et les médias sont accusés de participer à une cabale. On crie au « complot » politique, au « tribunal médiatique ». C’est du conspirationnisme d’État. Ce double discours est toxique : il instille dans l’esprit des citoyens l’idée que la justice est pourrie, qu’elle est une arme politique, sapant ainsi les fondements mêmes de notre pacte républicain.
Conclusion : Un danger mortel pour la démocratie
Ce témoignage devant la commission d’enquête n’est pas seulement un état des lieux, c’est un avertissement. La corruption est, par définition, la rencontre du pouvoir et de l’argent. Elle ne concerne pas les plus démunis. Si la justice ne peut pas s’appliquer avec la même rigueur aux puissants qu’aux faibles, alors le principe d’égalité devant la loi – socle de notre République – n’est qu’une illusion.
En laissant perdurer ce sentiment d’impunité, en maintenant des juridictions d’exception et en laissant les mis en cause piétiner le travail des magistrats en direct à la télévision, nous nourrissons la colère populaire. Et cette colère, si elle n’est pas entendue, pourrait bien finir par emporter tout sur son passage. Il est temps d’ouvrir les yeux : la probité des dirigeants n’est pas une option, c’est la condition de survie de notre démocratie.

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