Par le Bureau de la Rédaction
Ce 25 novembre 2025 restera gravé comme une cicatrice dans la mémoire collective des deux rives de la Méditerranée. À 4h37 du matin, dans le silence clinique et froid d’une chambre isolée de l’hôpital de Béni Messous, une lumière s’est éteinte. Biyouna, la voix rauque qui a bercé nos soirées, le regard insolent qui a défié les tabous, la reine du franc-parler, a tiré sa révérence. Mais alors que les hommages affluent du monde entier, célébrant l’artiste, une autre histoire, infiniment plus intime et troublante, émerge des ombres : celle d’une mère qui a réussi l’impossible tour de force de cacher l’existence de ses quatre enfants pendant plus d’un demi-siècle.
Le Paradoxe Biyouna : La Lumière et l’Ombre
Comment est-ce possible ? Comment une femme qui a vécu sa vie comme une porte ouverte, qui a fait de son exubérance sa marque de fabrique, a-t-elle pu verrouiller à double tour la part la plus viscérale de son existence ? C’est là tout le paradoxe, et peut-être le génie tragique, de Biyouna.
Pendant des décennies, nous avons cru la connaître. De ses débuts dans le Belcourt populaire d’Alger aux plateaux scintillants de la télévision française, elle donnait tout. Elle était cette tante un peu folle, cette voisine bruyante, cette conscience libre qui disait tout haut ce que l’Algérie et la France pensaient tout bas. Elle ne semblait avoir aucun filtre. Et pourtant, cette transparence n’était qu’un leurre magistral.

Tandis qu’elle s’exposait sous les projecteurs, elle bâtissait une forteresse imprenable autour de sa progéniture. “Elle vit à Alger avec son mari et ses quatre enfants”, répétaient mécaniquement les biographies des années 70. Puis, plus rien. Le néant. Pas une photo volée, pas une anecdote en interview, pas une apparition publique. Une absence si totale qu’elle en devenait suspecte, presque irréelle.
Les Indices d’une Vie Cachée
Aujourd’hui, avec le recul, les pièces du puzzle s’assemblent et dessinent le portrait d’une femme hantée par la peur de voir les siens détruits par la machine médiatique. Les signes étaient là, pour qui savait regarder.
Rappelez-vous de cette étrange affaire en 2017. Une photo granuleuse surgit sur un forum, montrant une jeune Biyouna serrant un nouveau-né avec une tendresse inquiète. En quelques heures, l’image disparaît, le compte est supprimé. Un nettoyage numérique d’une efficacité redoutable. Ou encore ce murmure capté en 2005 par un musicien en tournée : “Le monde du spectacle détruit les gens qu’on aime.” À l’époque, on a cru à une phrase en l’air. Aujourd’hui, elle résonne comme une prophétie, un avertissement gravé dans le marbre.
L’épisode le plus glaçant remonte à mars 2025, quelques mois seulement avant sa fin. Un cri de détresse sur Facebook : “Je ne sais plus où est ma mère. Aucun appel ne passe. Aidez-moi.” Le message, signé d’un inconnu, a enflammé la toile avant de s’évaporer. Était-ce l’un d’eux ? Un de ces enfants fantômes cherchant à percer la muraille de silence érigée par sa propre mère ?
Les Dernières Heures : Le Masque Tombe
La fin de vie de Biyouna fut à l’image de ce secret : verrouillée. Hospitalisée sous un faux nom, loin des regards indiscrets, elle n’a laissé filtrer aucune information sur son état. Mais les murs des hôpitaux ont des oreilles, et les témoignages du personnel soignant décrivent une scène digne d’un film noir.
Une infirmière, bouleversée, raconte ces visites nocturnes, furtives. Un jeune homme aux yeux rougis, restant dix minutes sans dire un mot. Une femme élégante cachée derrière des lunettes noires, demandant d’une voix tremblante : “Elle me reconnaîtra ?” Et ce refus, terrible, opposé à un homme à l’aube, faute d’autorisation.
Dans son délire final, Biyouna a lâché prise. Ses derniers mots, rapportés par un ami intime arrivé in extremis, sont d’une beauté déchirante : “Mes quatre enfants, ils savent. Je les ai tenus loin de la lumière, pas loin de mon cœur.” C’était là son ultime confession, la clé de l’énigme. Son silence n’était pas un rejet, c’était le bouclier ultime d’une mère face à la férocité du monde.
Un Adieu dans l’Anonymat
Les funérailles au cimetière d’El Alia ont choqué par leur simplicité. Pas d’officiels, pas de caméras, pas de discours grandiloquents. Une dizaine de silhouettes noires autour d’une tombe fraîchement creusée. Qui étaient-ils ?
La rumeur court, insistante et poétique, que ses quatre enfants étaient là. Mélés à ce maigre cortège, anonymes parmi les anonymes, protégés une dernière fois par la volonté de fer de leur mère. Ils ont enterré la star pour mieux pleurer la maman, sans avoir à partager leur douleur avec des millions de fans voraces.
L’Héritage du Silence
La mort de Biyouna nous laisse face à notre propre voyeurisme. Nous, le public, avons tout exigé d’elle : son rire, ses larmes, sa vie. Elle nous a tout donné, sauf l’essentiel. En préservant ses enfants de l’ombre portée de sa gloire, elle a accompli son plus grand rôle, celui qu’elle n’a jamais joué devant une caméra.
Ce secret, gardé jusqu’au souffle final, est un acte d’amour d’une pureté absolue. Dans une époque où tout se montre, où l’intimité est une monnaie d’échange, Biyouna nous a donné une dernière leçon magistrale : la vraie richesse est celle que l’on ne montre pas.
Ses enfants resteront sans visage et sans nom. Et c’est très bien ainsi. C’est le dernier cadeau de Biyouna, son ultime pied de nez à un monde qui voulait tout savoir. Elle est partie en emportant son mystère, nous laissant avec son rire en écho et cette vérité bouleversante : pour vivre heureux, ou du moins pour vivre libre, il faut savoir cacher ce que l’on a de plus précieux.
Adieu l’artiste. Et respect, Madame la Mère.