Mars 1822, la côte bretonne se réveille sous un brouillard glacial qui s’accroche aux falaises comme une seconde peau. Dans le petit village de Plumanac, les marchands d’Algue préparent leur sortie matinale. Ces hommes vivent de la mer depuis des générations, connaissent chaque rocher, chaque courant, chaque humeur de l’océan. Mais ce matin-là, quelque chose ne tourne pas rond.
Yann Kerbrat n’est pas rentré de sa récolte nocturne. Sa femme rosenne attend près du feu depuis l’aube, le regard fixé sur la porte. Les marchands d’algue travaillent parfois la nuit, profitant des grandes marées pour accéder aux zones les plus riches. Mais Yann connaît la mer comme sa poche. Il ne se perd jamais. Vers midi, les hommes du village partent à sa recherche.
Il trouvent sa charrette abandonnée sur la grève. Les outils éparpillés dans le sable. Les algues qu’il avait récolté sont encore là, fraîches, disposées avec soin. Aucune trace de lutte, aucun signe de noyade. Y a simplement disparu.

Ce qui trouble les villageois, c’est l’expression figée sur le visage de son chien. La bête est morte, raide, les yeux grands ouverts, tournés vers la mer, comme si elle avait vu quelque chose qu’il avait tué de terreur. Les anciens murmurent. Ils se souviennent d’histoires anciennes, de récits que leurs grands-parents racontaient les soirs d’hiver.
Des histoires sur les marchands d’algues qui disparaissaient lors des nuits de grandes marées. Des histoires qu’on racontait aux enfants pour les tenir éloignés de la grève après la tombée de la nuit. Mais personne ne veut vraiment y croire. Yan a dû glisser, tomber dans une crevasse, se noyer dans un endroit inaccessible. La mer garde ses morts. C’est la réalité cruelle de la vie côtière.
Deux semaines plus tard, Gouven Tangi disparaît à son tour. Même scénario. Sa charrette retrouvée sur la plage, les algues soigneusement empilé. Aucune trace de violence. Cette fois, ce sont ces bottes qu’on découvre, posé côte à côte sur un rocher comme s’il les avait enlevé délibérément avant de marcher vers l’océan.
Sa femme raconte quelque chose d’étrange. La veille de sa disparition, Gulven était rentré troublé de sa récolte. Il avait entendu un champ, disait-il. Un champ qui venait de la mer porté par le vent, des voix féminines, douces et mélodieuses qui l’appelaient par son nom. Il avait cru d’abord que c’était d’autres marchands, mais en s’approchant, il n’avait trouvé personne.
La nuit suivante, il était reparti malgré les supplications de sa femme. Il devait vérifier quelque chose, disait-il, comprendre d’où venait ce champ. Il n’était jamais revenu. Le village commence à s’inquiéter sérieusement. Deux hommes expérimentés ne disparaissent pas comme ça. En deux semaines, les femmes interdisent à leur mari de sortir seul.
Les hommes organise des patrouilles de nuit travaillant par groupe de trois ou quatre. Mais la peur s’installe. Ce ne sont plus des accidents, c’est autre chose. Le père Hervé Leof, recteur de la paroisse, décide de mener sa propre enquête. Cet homme de cinquante ans au visage buriné par le vent marin connaît ses paroissiens mieux que quiconque.
Il a écouté leurs confessions, partagé leur peine, béni leur mariage et enterrer leur mort. Il ne croit pas aux superstitions, mais il croit au mal et quelque chose de mauvais rôte dans son village. Il commence par interroger les familles. Rosen, la veuve de Yan, lui confie que son mari avait changé dans les jours précédents sa disparition.
Il dormait mal, se réveillait en sursaut, parlait dans son sommeil. Elle n’avait pas compris ses mots, mais elle avait reconnu le ton. C’était de la peur. La femme de Gulven raconte la même chose. Son mari était devenu distant, perdu dans ses pensées. Il passait des heures à regarder la mer par la fenêtre comme s’il attendait quelque chose ou quelqu’un.
Le recteur fouille les archives de la paroisse. Il trouve des traces de disparition similaires. 1752 trois marchands d’algue volatilisé en l’espace d’un mois. Cinq hommes perdus lors d’une série de grandes marées et encore plus loin des mentions fragmentaires dans des registres ancien remontant au 16e m siècle. À chaque fois le même schéma.
Des hommes qui entendent des champs, des hommes qui changent de comportement, des hommes qui disparaissent sans laisser de trac leurs outils abandonnés sur la grève. Le père Legof découvre aussi quelque chose d’autre. Dans un vieux grimoir conservé dans la sacristie, il trouve une note manuscrite datant de 1682 écrite par un de ses prédécesseur.
Le texte est griffonné à la hâte, l’ancre tachée comme si l’auteur avait écrit dans l’urgence. Ils viennent avec la marée, ils appellent les hommes par leur nom. Ceux qui répondent sont perdus. Ne jamais écouter le champ de la marée. Ne jamais aller seul sur la grève après minuit lors de la pleine lune. Les anciennes protections ne tiennent plus. Que Dieu nous vienne en aide. Le recteur referme le livre, les mains tremblantes.
Quelle protection ! Quelle malédiction frappe son village. La vieille Enora Guillou habite uneure isolée à l’écart du village. À 87 ans, elle est la doyenne de Plumanac, la gardienne de la mémoire collective.
Beaucoup considèrent comme à moitié folle, parlant toute seule, marmonant des prières païennes que l’église ne reconnaît pas. Le père Legof grimpe le sentier boueux qui mène à sa cabane. La vieille femme l’attend sur le pas de sa porte comme si elle savait qu’il viendrait. Vous voulez savoir pour les marchands ? Dit-elle sans préambule. Ce n’est pas une question.
Et Nora lui raconte une histoire que sa propre grand-mère lui avait transmise. Bien avant que le christianisme n’atteigne ses côtes, les Bretons vénéraient les esprits de la mer. Parmi eux, les Morganes, des créatures mi-femmes mi-poissons qui gardèrent les passages entre le monde des vivants et celui des morts. Elles n’étaient ni bonnes ni mauvaises. Elles étaient justes. Les premiers marchands d’Algue avaient passé un pacte avec elle.
En échange de leur protection et de récolte généreuse, ils devaient respecter certaines règles. Ne jamais prendre plus que nécessaire, ne jamais souiller les eaux sacrées et surtout offrir un tribu lors de chaque grande marée de printemps. Pendant des siècles, le pacte avait été respecté mais avec le temps, les traditions s’étaient perdues.
Les nouveaux marchands ne croyaient plus aux vieilles légendes. Ils avaient oublié les règles, cessé les offrandes. Les Morganes attendaient leur du. Elles viennent réclamer ce qui leur appartient. murmure Nora. Les hommes qui entendent leurs champs sont marqués. Elle les appelle trois fois. La première nuit, elle plante la graine du désir.
La deuxième nuit, elles nourrissent l’obsession. La troisième nuit, elles prennent ce qui leur revient. Le père Legf veut protester. Rappelezer que ses croyances sont contraires à la foi chrétienne, mais quelque chose dans le regard des Nora le retient. Cette femme a vu trop de choses, survécue à trop d’hivers, enterré trop de proches pour mentir.
“Comment peut-on les arrêter ?” demande-t-il. On ne peut pas, répond la vieille, on peut seulement se protéger. Le cel béni, le fer rouge, les prières anciennes. Mais le plus sûr, c’est encore de ne jamais écouter leur champ. Malgré les avertissements, malgré la peur, les marchands doivent continuer à travailler. Les familles ont besoin des revenus de la récolte d’algues.
On ne peut pas laisser la superstition paralyser toute activité économique. Loï Kergoat, un jeune homme de 24 ans tout juste marié, part avec deux compagnons pour la récolte nocturne. Il se jure de rester ensemble, de ne pas se séparer, de rentrer au moindre signe suspect. Vers deux heures du matin, ses compagnons entendent Loï crier.
Il se retourne. Il est debout sur un rocher, le regard fixé vers le large. Ses lèvres bougent mais aucun son n’en sort. Ou plutôt les sons qu’il produit ne ressemblent pas à des mots humains. Ses amis courent vers lui, l’attrapent par les bras, tentent de le ramener sur la plage, mais Loï se débat avec une force surnaturelle.
Il les frappe, les griffe, hurle qu’elle l’appelle, qu’il doit y aller, qu’elle l’attendent. Finalement, ils parviennent à le maîtriser et le ramènent de force au village. On l’enferme dans sa maison, on barricade les portes, on monte la garde. Sa jeune épouse Maë pleure en le voyant dans cet état. Il ne la reconnaît pas. Il ne reconnaît personne.
Il fixe le mur comme s’il voyait à travers, murmurant sans cesse les mêmes phrases incompréhensibles. Le père Leof vient le voir, tente de le bénir, de prier pour son salut. Mais dès que le prêtre s’approche avec son eau bénite, Loï se met à hurler. Un cri inhumain, un cri de bêtes blessée.

Cette nuit-là, malgré la surveillance, malgré les barricades, Loï disparaît. Sa femme s’était endormie quelques minutes, épuisé par les veilles. Quand elle se réveille, la fenêtre est ouverte, les volets arrachés de l’intérieur. Loï est partie. On retrouve ses traces dans le sable. Elle mène droit à la mer, puis s’arrête net au bord de l’eau comme s’il avait continué à marcher sous les vagues.
Le village est en proie à la terreur. Trois hommes perdus en moins de 2 mois. Les femmes supplent leur mari de cesser toute activité nocturne. Certaines familles commencent à parler de partir, de s’installer plus à l’intérieur des terres, loin de cette mer maudite. Mais d’autres voies s’élèvent, des voies pragmatiques.
Comment vivre sans la mer ? Comment nourrir les enfants ? Le commerce des algues est leur seule ressource. Abandonner signifie la misère. Le maire du village Alain Koadou convoque une assemblée. Ancien militaire, il ne croit pas aux légendes. Pour lui, il y a forcément une explication rationnelle. Peut-être un groupe de brigands qui attaque les marchands isolés.
Peut-être une bande de naufrageurs qui profitent du brouillard pour détourser les travailleurs. Il propose d’organiser des rondes armées, de patrouiller la côte, de tendre des pièges au malfaiteurs. Plusieurs hommes se portent volontaires. On distribue des gourdins, des fourches, des vieux fusils de chasse. Le père Legof tente de les mettre en garde.
Ce n’est pas une menace qu’on peut combattre avec des armes, mais personne ne l’écoute. La peur a besoin d’un ennemi concret, tangible. L’idée de créature surnaturelle est trop effrayante pour être acceptée. La première patrouille part donc au crépuscule. Hommes bien armés, déterminé à protéger leur village.
Ils se positionnent à différents endroits le long de la côte, maintenant le contact par des sifflets. Vers minuit, le brouillard se lève. Épais, impénétrable, il engloutit la côte en quelques minutes. Les hommes perdent tout repères. Ils appellent, siffle, mais les sons semblent étouffés, déformés par la brume. C’est alors qu’ils l’entendent.
Le chant, ce n’est pas un son qu’on peut décrire facilement. C’est à la fois une mélodie et une vibration. Quelque chose qui raisonne directement dans le crâne plutôt que dans les oreilles. Doux, envoûtant, irrésistible. Deux hommes de la patrouille commencent à marcher vers la mer. Leurs compagnons les rattrapent, les secouent, hurlent pour couvrir le champ.
Ils battent en retraite précipitamment, traînant presque leurs camarades ensorcelés. Quand ils rentrent au village, pâles et tremblants, ils ne parlent plus de brigands. Ils ont vu quelque chose dans le brouillard, des silhouettes qui bougeaient dans l’eau, des formes qui n’étaient pas humaines. Le père le goof retourne voir la vieille Enora.
Cette fois, il ne vient pas en sceptique, mais en suppliant, il doit protéger son troupeau. Il doit trouver une solution. Enora ho la tête lentement. Elle savait qu’il reviendrait. Elle savait que les choses empireraient avant de s’améliorer. Il faut renouveler le pacte, dit-elle. Offrir ce qui est dû, rétablir l’équilibre.
Elle explique le rituel ancien. Lors de la prochaine pleine lune amarée haute, il faut apporter des offrandes aux Morgan, pas n’importequel. Du pain péter avec de l’eau de mer, du miel sauvage récolté sur les falaises, du vin rouge versé dans une coupe d’argent et surtout du sang. Le prêtre tressaille.
Quel genre de sang ? Autrefois, on sacrifiait un agneau répond Enora. Mais il faut que le sang soit donné volontairement, pas pris de force. L’animal doit être offert avec respect. Ses souffrances doivent être minimales. Le père Legof réfléchit : “Techniquement, ce rituel n’a rien d’hérétique. Les sacrifices d’animaux sont mentionnés dans l’Ancien Testament. Abraham lui-même a sacrifié un bélier.
Tant que personne ne vénère ces créatures comme des dieux, tant que tout est fait pour protéger les âmes chrétiennes, il peut justifier cet acte. Mais convaincre les villageois sera une autre affaire. Il rassemble les anciens, les chefs de famille, les femmes respectées du village.
Il leur explique ce qu’il a appris, ce qu’il a vu dans les archives, ce que la vieille Enora lui a révélé. Certains le prennent pour un fou. D’autres écoutent avec attention. C’est Maë, la jeune veuve de Loï, qui tranche. Si ça peut ramener mon mari, si ça peut sauver d’autres hommes, faisons-le. Qu’avons-nous à perdre ? Sa voix brise le silence.
Une par une, les familles acquièent. Ils sont prêts à essayer n’importe quoi. La pleine lune se lève sur une mer d’huile, pas un souffle de vent. La marée monte lentement, inexorablement, recouvrant les rochers, léchand algues. Le père Legof mène la procession. Derrière lui, une vingtaine de villageois portent les offrandes.
La vieille Enora marche en tête avec le prêtre, marmonant des incantations dans la vieille langue celte que plus personne ne comprend vraiment. Il se dirige vers un endroit précis, une crique isolée que les anciens appellent la grotte des marées. L’eau y est toujours froide, même en plein été.
Les algues y poussent en abondance, mais les marchands évitent généralement cet endroit. Il dégage quelque chose de malsin. Et Nora dispose les offrandes sur un rocher plat au centre de la crique, le pain, le miel, le vin. Puis elle sort un couteau à la lame noire forgé ne sait quand transmis de génération en génération dans sa famille. Un agneau blanc est amené.
L’animal est calme, presque résigné et Nora murmure des mots dans son oreille, caresse son flanc. D’un geste rapide et précis, elle tranche la gorge de la bête. Le sang coule dans la coupe d’argent puis se déverse dans l’eau. L’effet est immédiat. La mer frémitie. Des rides apparaissent à sa surface, formant des cercles concentriques qui s’élargissent.
L’eau commence à briller d’une lueur phosphescente. Ver d’âtre. Le père Lego récite des prières en latin invoquant la protection divine et Nura continue ses incantations. Les deux traditions se mêlent, s’entrecroisent, créent quelque chose de nouveau et d’ancien à la fois. Puis dans l’eau lumineuse, des formes apparaissent. D’abord flou, presque transparentes, elle gagne progressivement en définition des silhouettes féminines mais pas tout à fait humaines. Leur peau brillent comme des écailles de poisson. Leurs cheveux flottent autour d’elles comme des algues vivantes. Leurs yeux sont
entièrement noirs, sans blanc, sans pupill. Les villageois reculent terrifiés. Certains veulent fuir, mais Enora les retient d’un geste. Ne bougez pas. Ne montrez pas votre peur. Elle teste votre courage. Les Morganes s’approchent du rocher.
Elles examinent les offrandes, touchent le pain du bout des doigts, goûtent le miel, boivent le vin mêlé de sang. Puis celles qui semble être leur chef, plus grande et plus lumineuse que les autres, tournent son regard noir vers l’assemblée. Quand elle parle, ce n’est pas avec des mots, c’est directement dans les esprits. Chacun entend sa voix dans sa propre langue, dans ses propres pensées. Le pacte était brisé. Les hommes avaient oublié.
Nous avons pris ce qui nous était d et Noras s’avance, s’incline respectueusement. Nous reconnaissons notre faute. Nous renouvelons le pacte. Nous respecterons les anciennes lois. La Morgane observe la vieille femme longuement, puis elle ho la tête. Le pacte est renouvelé, mais ceux que nous avons pris restent avec nous. Ils ont entendu notre champ.
Ils nous appartiennent maintenant. Maëelle pousse un cri de douleur. Elle se jette à genou sur le sable. S’il vous plaît, rendez-moi mon mari. Je vous en supplie. La Morgane se tourne vers elle. Pour la première fois, quelque chose qui ressemble à de la pitié traverse son regard inhumain. “Ton homme a entendu l’appel trois fois.” Il a répondu.
Son âme est liée à nous. Nous ne pouvons pas le rendre mais il était bon, sanglote Maël ne méritait pas ça. Nous ne prenons pas en fonction du mérite, répond la créature. Nous prenons ceux qui entendent. C’est la nature du pacte. Nous protégeons. Vous respectez. Et quand vient le temps du tribu, nous prenons.
Tel est l’équilibre depuis le commencement. Le père Legof s’avance à son tour. Ces hommes avaient des âmes chrétiennes. Ils méritent le repos éternel, pas la servitude. La Morgane le fixe. Ton Dieu est jeune prêtre. Nos lois sont plus anciennes que ta foi, mais nous ne sommes pas cruels. Ceux que nous prenons ne souffrent pas, ils servent, puis ils sont libérés.
Tel est notre accord avec la mer. Libéré comment ? Insiste le prêtre. Quand viendra leur temps, quand leur service sera accompli, leurs corps retourneront à la terre. Leurs âmes rejoindront le grand cycle. Ni ton paradis, ni ton enfer ne les toucheront. Ils appartiendront à la mer pour toujours. Le silence tombe sur la crique. Les villageois comprennent.
Leurs hommes sont perdus, non pas morts, mais transformés, absorbés par quelque chose de plus ancien que leur croyances, plus profond que leur prière. La Morgane lève la main. Les autres créatures s’immergent progressivement, leurs silhouettes lumineuses disparaissant dans les profondeurs.
Avant de partir, la chef prononce une dernière phrase : “Le pacte durera tant que vous le respecterez. Mais si vous l’oubliez de nouveau, nous reviendrons et la prochaine fois nous prendrons davantage. L’eau redevient normale. La lueur phosphorescente s’éteint. Le silence de la nuit reprend ses droits. Les villageois restent immobiles, choqués par ce qu’ils viennent de voir.
Le lendemain, une assemblée générale est convoquée. Le père Legof et Enora expliquent les règles du nouveau pacte ou plutôt de l’ancien pacte restauré. Chaque mois, lors de la pleine lune, des offrandes doivent être déposées dans la grotte des marées. Pain Mvin pas de sang, sauf lors des grandes marées d’équinox deux fois par an.
Les marchands d’algue doivent respecter certaines limites. Ne jamais récolter plus du tiers des algues d’une zone. Laissez toujours les jeunes poussent. Ne jamais souiller les eaux avec des déchets ou des rejets et surtout ne jamais sortir seul la nuit lors des trois jours précédant la pleine lune.
C’est durant ces périodes que les Morganes sont les plus actives que leur champ est le plus puissant. Ces règles sont consignées par écrit, affichées à l’entrée de l’église, enseigné aux enfants. Un registre est créé pour noter chaque offrande, chaque respect des traditions. Le père le gof, malgré ses réticences théologiques, accepte de bénir ce registre.
Après tout, protéger ses fidèles est son devoir premier. Certains villageois, particulièrement les plus jeunes, trouvent ces règles absurdes. Ils grêellent, protestent, parlent de superstitions ridicules. Mais les anciens veillent, ceux qui ont vu les Morganes, qui ont entendu leur voix dans leur tête, ceux savent que ce n’est pas une plaisanterie.
Les semaines passent, les mois, le printemps c’est de la place à l’été. Les marchands d’algue retournent à leur travail mais avec une prudence nouvelle. Ils travaillent en groupe, respectent scrupuleusement les règles, dépose les offrandes requises et ça marche. Aucune nouvelle disparition, aucun champ inquiétant.
La mer reste calme, généreuse même. Les récoltes sont abondantes. Certains marchands jurent que les algues poussent plus vite, plus denses qu’avant. Maë, la veuve de Loï, se remarie deux ans plus tard. Elle n’a jamais vraiment fait son deuil. Impossible quand il n’y a pas de corps à enterrer, pas de tombe à fleurir.
Mais elle apprend à vivre avec la douleur, à construire quelque chose de nouveau. Une nuit, alors qu’elle marche sur la plage, avec son nouveau mari, elle croit voir une silhouette dans l’eau, une forme humaine qui la regarde depuis les vagues. Elle reconnaît la démarche, la posture, Loïque.

Elle court vers la mer, appelle son nom, mais la silhouette recule, s’enfonce plus profondément. Quand elle arrive au bord de l’eau, il n’y a plus rien, juste les vagues qui se brisent doucement sur le sable. Son mari la retrouve, les pieds dans l’eau, les yeux pleins de larmes. “Je l’ai vu”, murmure-t-elle. “Il était là, il ne la contredit pas.
Il la prend dans ses bras, la ramène doucement vers le village. Certaines choses ne peuvent pas être expliquées. Certaines blessures ne guérissent jamais complètement.” 3 ans après l’établissement du nouveau pacte, un problème survient. Un nouveau marchand s’installe dans le village. Pierric Luarn vient de la région de Kimper.
Il a entendu parler des bonnes récoltes de Plumanac et veut sa part du commerce. Les villageois tentent de lui expliquer les règles. Il écoute poliment mais son sourire en dit long. Il les prend pour des simples d’esprit, des paysans superstitieux. Lui est un homme moderne, rationnel. Ces histoires de créatures marines ne l’impressionnent pas.
Il commence à récolter sans respecter les limites. Il prend les jeunes pouces, épuise les zones. Il sort seul la nuit, même pendant les périodes interdites. Quand on lui fait remarquer, il rit. Des comptes de bonnes femmes, dit-il. Les anciens s’inquiètent. Ils savent ce qui va arriver. Ils avertissent Pierric encore et encore. Mais l’homme est têtu, arrogant.
Il a réussi dans d’autres villages sans toutes ces règles ridicules. Pourquoi ce serait différent ici ? La troisème nuit de pleine lune, Pierric sort seul pour une récolte nocturne. Sa femme, nouvellement arrivée aussi, ne connaît pas les dangers. Elle le laisse partir sans inquiétude. Le lendemain matin, on retrouve sa charrette.
Les algues sont éparpillées, ses outils sont brisés et sur le sable tracé avec des algues, un message. Le pacte doit être respecté par tous. Pierric n’est jamais retrouvé. Sa femme terrifiée quitte le village dans la semaine. Elle ne veut rien entendre, ne veut rien comprendre. Elle perd son mari et s’enfu cet endroit maudit.
Cet incident sert de rappel brutal. Les Morganes sont patientes mais elles n’oublient pas. Le pacte n’est pas une suggestion, c’est une loi absolue. Au fil des années, certains marchands développent une relation particulière avec la mer. Ils apprennent à lire ses humeurs, à comprendre ses signaux.
Quelques-uns, les plus sensibles, entendent parfois des bribes du champ, pas assez pour être ensorcelé, juste assez pour savoir quand les Morganes sont proches. Un de ces hommes, Gwenaëel le Dantec devient une sorte d’intermédiaire. Il a le don, dit-on. Il peut sentir la présence des créatures, savoir quand elles sont satisfaites ou mécontentes.
Avant chaque offrande, il se rend à la grotte des maré et médite. Parfois, il reçoit des indications, des images mentales qui lui montrent ce qui est nécessaire. Le père Leof, n’approuve pas complètement cette pratique, mais il ne peut pas la condamner non plus. Gwenaëel est un homme pieux qui assiste à la messe chaque dimanche.
Il ne vénère pas les Morganes, il communique avec elle ce qui est différent, une nuance subtile mais importante. Un jour, Gwenaëel rentre d’une de ses méditations avec une expression troublée. Il rassemble les anciens et leur raconte ce qu’il a vu.
Les Morganes gardent les disparus dans une cité sous-marine, quelque part dans les profondeurs au large de la côte. Les hommes y travaillent transformés par la magie des créatures. Ils ne sont plus tout à fait humains, mais pas non plus complètement des créatures marines. Quelque chose entre les deux. Leur travail consiste à maintenir l’équilibre de l’océan. Il nettoi les fonds marins, protègent certaines espèces, guident de poisson.
En échange, les Morganes les préservent de la mort. L’heure donne la capacité de respirer sous l’eau, de supporter la pression des profondeurs. Sont-ils heureux ? Demande quelqu’un. Gwenaë hésite. Ils ne sont ni heureux ni malheureux. Ils sont en paix. Leurs souvenirs humains s’estompent progressivement. Ils deviennent partis de la mer.
Dans quelques décennies, ils ne se souviendront plus de leur vie d’avant. Cette révélation provoque des sentiments mitigés. D’un côté, c’est rassurant de savoir que les disparus ne souffrent pas. De l’autre, c’est terrible de réaliser qu’ils sont perdus à jamais, transformés en quelque chose d’autre.
Maë, qui a maintenant trois enfants avec son nouveau mari, demande si elle peut voir Loï une dernière fois. Gwenaëel secoue la tête. Les Morganes ne le permettraient pas et même si elle le faisait, tu ne le reconnaîtrais plus. Il a changé. Son visage, son corps, tout est différent. Elle accepte cette réponse avec une résignation douloureuse. Parfois, le deuil est plus facile quand on peut tourner la page.
Savoir que Loï existe encore quelque part. transformé dans une cité sous-marine rend la séparation plus difficile à accepter. Les années deviennent des décennies. 1822 s’éloignent dans le passé. Les enfants qui ont vu les disparitions deviennent adultes, puis parents, puis grands-parents. Mais l’histoire ne s’oublie pas.
Elle est transmise avec soin, gravée dans la mémoire collective du village. Chaque enfant de Plumanache apprend les règles avant même de savoir lire. On leur enseigne le respect de la mer, l’importance du pacte, les dangers du champ. Des contines sont créées pour faciliter la mémorisation. Quand la lune est pleine et ronde, ne va pas seul vers les ondes, car sous l’eau, dans les profondeurs, les Morganes guettent les pêcheurs. L’école du village, nouvellement créée, intègre ses enseignements dans son programme.
Le maître d’école, sous la supervision du père Leof, consacre une leçon entière aux traditions locales. Les enfants dessinent des Morgan, écrivent, des compositions sur le pacte, apprennent les dates importantes. Certains enseignants extérieurs nommés par l’académie trouvent cela étrange.
Des histoires de créatures marines enseignées comme des faits historiques. Mais quand il tentent de retirer ces leçons du programme, les parents se rebellent. Certaines traditions ne se négocient pas. Un incident particulier marque les mémoires. En 1847, un instituteur parisien fraîchement diplômé arrive au village avec des idées progressistes.
Il veut moderniser l’enseignement, éliminer les superstitions, apporter les lumières de la raison. Il commence par interdire les contines sur les Morganes, les considérant comme des enfantillages qui retardent le développement intellectuel. Puis il ridiculise publiquement les offrandes, expliquant aux enfants que tout cela n’est que folklore sans fondement. La première semaine, les parents protestent. La deuxième semaine, ils retirent leurs enfants de l’école.
La trè semaine, l’instituteur décide de prouver son point. Il annonce qu’il va sortir seul la nuit de pleine lune pour démontrer qu’il n’y a rien à craindre. Le père Leof, maintenant âgé de ans, tente de l’en dissuader. Même si vous ne croyez pas, respectez les traditions locale.
Elles existent pour des raisons que vous ne comprenez pas, mais l’instituteur est déterminé. Le soir dit, il part sur la grève avec une lampe à huile sous les regards inquiets des villageois. Il marche de long en large, crie qu’il n’a peur de rien, que les créatures marines n’existent pas. Vers minuit, il entend le champ.
D’abord, il pensent que c’est le vent. Puis il réalise que le vent est tombé. La nuit est parfaitement calme. Le champ continue de plus en plus fort, de plus en plus envoûtant. L’instituteur commence à avoir peur. Il veut rentrer mais ses jambes refusent de lui obéir. Il avance vers l’eau pas à pas, incapable de résister.
Sa raison hurle qu’il doit s’arrêter, faire demi-tour, mais son corps ne répond plus. Heureusement, Gwena le Dantec veille. Il s’était douté que l’arrogant parisien ferait une bêtise. Il arrive en courant accompagné de deux autres marchands. Ensemble, ils attrapent l’instituteur et le traîne loin de l’eau. L’homme est en état de choc.
Il tremble, bégay, les yeux révulsés. Il a entendu le champ, il a senti l’attraction. Il a failli devenir une victime de plus. Le lendemain, l’instituteur démissionne. Il quitte le village sans demander son reste, refusant d’expliquer ce qui s’est passé. Son remplaçant, un breton originaire de la région, a beaucoup plus de respect pour les traditions locales.
Les décennies passent, 1850, 1860, 1870. Le monde change autour de Plumanac. La révolution industrielle transforme la France. Les chemins de fer se développent, les villes s’agrandissent. Mais dans le petit village côtier, certaines choses restent immuables. Le pacte continue d’être respecté. Les offrandes sont déposées chaque mois.
Les règles sont suivies scrupuleusement et en retour la mer reste généreuse. Pas de disparition, pas de tragédie. Les marchands d’algue prospère. D’autres villages côtiers regardent Plumanac avec curiosité. Pourquoi leurs récoltes sont-elles si abondantes ? Pourquoi n’ont-ils jamais d’accidents en mer ? Certains tentent de copier leur méthode, limitant les prises, travaillant en groupe.
Mais sans comprendre la vraie raison, sans le pacte, les résultats sont limités. La vieille Enora me enquant six à l’âge de 121 ans. Certains disent qu’elle a vécu si longtemps parce que les Morganes la protégeaient, reconnaissant de son rôle dans le renouvellement du pacte. D’autres pensent qu’elle avait simplement une constitution robuste.
Avant de mourir, elle transmet ses connaissances à sa petite fille Soisic, tout ce qu’elle sait sur les anciennes traditions, les rituels, les prières celtes. Oic devient la nouvelle gardienne de la mémoire, la personne vers qui on se tourne en cas de doute. Le père Loof meurt aussi en son successeur, le père Jan Kosmao, est plus jeune, plus ouvert d’esprit.
Il accepte le syncrétisme étrange qui s’est développé dans le village, ce mélange de christianisme et de traditions païennes. Tant que ces paroissiens viennent à la messe, tant qu’ils se confessent et communi, ils ferment les yeux sur leurs autres pratiques. 60 ans après les premières disparitions, le village a prospéré. Sa réputation s’est étendue.
Des entrepreneurs extérieurs s’intéressent maintenant au commerce des algues. Une compagnie parisienne envoie des représentants pour étudier les possibilités d’exploitation industrielle. Les villageois accueillent ces étrangers avec méfiance. Ils posent trop de questions. Ils prennent des mesures, font des calculs, parlent de rendement et d’efficacité.
Ils veulent augmenter la production, mécaniser les récoltes, exploiter les ressources au maximum. Quand les anciens leur expliquent les règles, les limites à respecter, les entrepreneurs rient. Des superstitions de villageois ignorants. Dans le monde moderne, on ne prend pas des décisions commerciales basées sur des légendes. Il propose un contrat.
La compagnie investira dans des équipements modernes, engagera plus d’ouvriers, achètera toute la production à un prix supérieur. En échange, elle aura le contrôle total des opérations. Le maire actuel, le petitfils d’Alain Koadou est tenté. L’argent proposé est considérable.
Le village pourrait se développer, construire de nouvelles maisons, améliorer les infrastructures, mais il connaît les histoires. Il se souvient de ce qui est arrivé à Pierry Clusoarne. Une assemblée houleuse se tient. Les jeunes sont majoritairement pour l’accord. Ils veulent la modernité, le progrès, l’argent. Les anciens sont contre. Ils savent ce qui se passera si le pacte est brisé.
Gwenael le Dantec, maintenant un vieil homme de 70 ans, prend la parole. Si nous acceptons ce contrat, si nous laissons des étrangers exploiter notre mère sans respecter les règles, les Morganes reviendront. Et cette fois, elles ne prendront pas juste trois hommes, elles prendront tout le village.
Ce sont des comptes de vieilles femmes proteste un jeune entrepreneur local. Nous sommes en 1882, pas au Moyen- Âge. Il est temps de rejoindre le monde moderne. Soisi que la gardienne de la mémoire se lève, elle a apporté le vieux registre, celui qui consigne toutes les offrandes depuis 182. 60 ans de respect scrupuleux du pacte, 60 ans sans aucune disparition. Regardez ces dates, dit-elle. Chaque mois, chaque année, les offrandes ont été faites. Et regardez le résultat.
Pas un seul mort en mer, pas une seule récolte ruinée par les tempêtes. Nos enfants grandissent en sécurité. Nos hommes rentrent chez eux chaque soir. Est-ce que ça ne vaut pas plus que l’argent des Parisiens ? Le silence tombe sur l’assemblée. Les arguments de Sois touchent juste.
Le village a prospéré pas grâce à la richesse matérielle mais grâce à la sécurité, à la stabilité, à la paix. Finalement, le vote a lieu. Par une courte majorité, le village décide de refuser le contrat. Les entrepreneurs repartent furieux, menaçant de s’installer dans un village voisin, de faire concurrence, de ruiner Plouanac. Mais les anciens savent qu’ils ont fait le bon choix.
Certaines choses ne se vendent pas, certains pactes ne se brisent pas. 3 mois après le refus du contrat, des nouvelles étranges arrivent du village voisin de Trégastel. La compagnie parisienne s’y est installée, construisant une grande usine de traitement d’algue. Les récoltes ont triplé en quelques semaines. Les ouvriers travaillent jour et nuit.
L’argent coule à flot, puis les disparitions commencent. D’abord un ouvrier, puis deux, puis cinq. En l’espace d’un mois, 15 hommes disparaissent sans laisser de traces. Toujours la même méthode retrouvé près de l’eau. Les outils abandonnés, aucun signe de lutte. La compagnie tente de cacher les incidents.
Il parle d’accidents, de noyades, d’alcoolisme, mais les rumeurs se répandent. Les ouvriers commencent à démissionner. Les familles fuent le village. Une délégation de Trégastel vient à Plumanach. Ils ont entendu parler des traditions locales, du pacte, des Morganes. Ils veulent savoir comment protéger leurs hommes.
Sois et le père Cosmo les reçoivent. Ils expliquent tout. L’histoire des disparitions de 1822, le rituel de renouvellement du pacte, les règles à respecter, les offrandes affaires. Mais votre compagnie ne croira jamais à tout ça, avertis. Ils vont rire, considérer que c’est du folklore.
Alors, que pouvons-nous faire ? Demande le chef de la délégation désespérée. Vous avez deux choix, répond Gwenael. Soit vous renvoyez la compagnie et reprenez le contrôle de vos récoltes. Vous instaurez les mêmes règles que nous. Vous faites les offrandes, vous respectez le pacte. Soit vous continuez comme maintenant et les Morganes continueront de prendre. Les hommes de Trégastel reparnaient troublés.
Ils tentent de convaincre leur mère, leurs entrepreneurs. Mais l’argent parle plus fort que la prudence. La compagnie refuse de changer ses méthodes. Pire, elle augmente la cadence, essayant de compenser les pertes d’ouvriers en exploitant encore plus la mer. 6 mois plus tard, Trégastel est presque un village fantôme. 32 hommes ont disparus.
Les familles ont fuit. L’usine ferme. La compagie parisienne fait faillite, ruinée par les pertes et les procès. Cet incident sert de leçons pour toute la région. Les autres villages côtiers envoient des délégations à Plumanac. Ils veulent apprendre. Ils veulent établir leur propre pacte. Soisi que les anciens les aident.
Ils expliquent que chaque village doit trouver son propre équilibre avec la mer. Les Morganes ne sont pas les mêmes partout. Certaines eaux sont gardées par d’autres créatures, mais le principe reste identique. Respect, modération, offrande. Progressivement, toute la côte nord de la Bretagne adopte des versions similaires du pacte.
Les disparitions mystérieuses cessent. Les récoltes restent bonnes. Un équilibre fragile s’établit entre les hommes et la mère. En 1892, ans événements originaux, le village décide d’institutionnaliser la transmission du pacte. Une cérémonie est créée. Chaque année, le jour du solstice d’été, tous les enfants qui ont atteint l’âge de 12 ans sont amenés à la grotte des marées.
Là, en présence du prêtre, du maire, de Sasiic et des anciens, il prêtent serment. Il jurent de respecter le pacte, de transmettre les traditions, de protéger l’équilibre entre leur peuple et la mer. La cérémonie est sobre mais impressionnante. Les enfants, vêtus de blancs récitent ensemble le serment rédigé plus tôt par le père Leof et la vieille Enora.
Moi, enfant de Plumanac, je jure devant la mer et devant mes ancêtres de respecter le pacte ancien. Je ne prendrai jamais plus que ma part. Je ne souillirai jamais les eaux sacrées. Je déposerai les offrandes requises. Je transmettrai ces traditions à mes enfants. Que la mère me protège si je tiens parole. Qu’elle me reprenne si je la trahis.
Après le serment, chaque enfant dépose une offrande personnelle dans l’eau. Un coquillage, une fleur, un objet fabriqué de leurs mains, un geste symbolique qui les lie individuellement au pact. Cette tradition perdure. Génération après génération, les enfants de Plumanac prennent serment. Certains quittent ensuite le village, partent chercher fortune ailleurs, mais même loin, ils se souviennent.
Et ceux qui reviennent respectent toujours les règles. La Première Guerre mondiale éclate. Les jeunes hommes de Plumanac partent au front. Le village se vide. Les femmes et les vieillards maintiennent tant bien que mal le commerce des algues. Mais les offrandes continuent.

Même pendant les années les plus sombres de la guerre, chaque mois, les femmes se rendent à la grotte des marées. Elles déposent ce qu’elles peuvent, souvent moins que d’habitude, car les ressources manquent, mais elles maintiennent la tradition vivante. Les Morganes comprennent, elles voient les bateaux de guerre au large. Elles sentent le sang versé dans des pays lointains.
Elles acceptent les offrandes réduites, sachant que les humains traversent leur propre épreuve. Plusieurs hommes du village meurent au combat. Leurs noms sont gravés sur le monument aux morts érigées après la guerre. Mais aucun marchand d’algue ne disparaît mystérieusement durant ces années.
Les Morganes respectent leur part du pacte, même quand les hommes sont absent. L’armistice, les survivants rentrent. Le village se reconstruit lentement. Les traditions reprennent pleinement. Les offrandes redeviennent généreuses et la mer, comme si elle voulait aider à la reconstruction, offre des récoltes exceptionnelles.
Les années 1920 voi Plumanac prospérer comme jamais. Le commerce des algues s’étend. De nouvelles utilisations sont découvertes. L’iode extrait des algues devient un produit prisé. Le village s’enrichit mais sans jamais oublier la source de sa prospérité. Soik meurt en 1925 à l’âge de 92 ans. Elle a été la gardienne pendant près de 70 ans. Sa petite fille Nolwen prend la relève. La tradition continue.
Un ethnologue de l’université de Renn vient étudier les traditions de Plumanach. Il a entendu parler des légendes locales et veut documenter ce folklore unique. Il passe 6 mois dans le village interviewant les anciens assistant aux cérémonies, prenant des notes détaillées. Au début, il aborde tout cela avec le détachement scientifique typique d’un universitaire.
Folklore intéressant, superstition bien préservée, syncrétisme religieux fascinant, rien de plus. Puis il assiste à la cérémonie mensuelle des offrandes. C’est une nuit de pleine lune. Il est là en observateur, caméra en main, carnet ouvert. Les villageois déposent leurs offrandes comme d’habitude et il la voi silhouette dans l’eau luminescent irréelle.
Elle émerge brièvement, prend le pain déposé sur le rocher puis disparaît. L’ethnologue pense d’abord à une hallucination, un reflet, un jeu de lumière. Mais sa caméra a tout enregistré. Quand il développe le film, l’image est là. Flou, certes, difficile à distinguer clairement, mais indéiablement quelque chose qui ne devrait pas exister selon la science moderne. Il retourne à l’université troublée. Il ne publie jamais son étude.
Les villageois disent qu’il a eu peur, peur que personne ne le croit ou pire, peur qu’on le croit et que des ordes de curieux envahissent Plumanac, perturbant l’équilibre fragile. Les photos existent quelque part dans les archives de l’université. Classé, oublié, jamais montré. Un secret de plus gardé par ceux qui savent. Aujourd’hui, le pacte continue.
Plus de 2 siècles après les événements de 1822, les descendants des marchands d’Algue respectent toujours les traditions. Le monde moderne a rattrapé même ce coin reculé de Bretagne. Le tourisme s’est développé. Des maisons secondaires ont été construites. Internet est arrivé mais certaines choses ne changent pas.
Chaque mois lors de la pleine lune, des offrandes sont déposées à la grotte des marées. Les enfants prêtent toujours serment à 12 ans. Les règles de récolte sont scrupuleusement respectées. Les touristes trouvent cela pittoresque. Ils prennent des photos, achètent des souvenirs, écoutent des histoires racontées dans les cafés, mais ils ne comprennent pas vraiment comment pourrait-il. Ils viennent pour quelques jours, quelques semaines. Ils ne vivent pas avec la mer.
Ils ne connaissent pas son pouvoir. Parfois, un touriste imprudent décide de sortir seul la nuit près de l’eau. Les villageois le ramènent toujours avant qu’il ne soit trop tard. Ils ont appris à surveiller, à protéger même les ignorants. Les Morganes sont toujours là dans les profondeurs. Elles n’apparaissent plus physiquement comme en 1822.
Plus besoin. Le pacte fonctionne. L’équilibre est maintenu. Elle veille silencieusement. Gardienne d’un monde que peu comprennent. La cité sous-marine existe toujours aussi. Quelque part au large, les descendants des disparus y travaillent encore transformés, plus humains, mais pas tout à fait créature marine. Combien sont-ils maintenant ? Tinquant Saint, personne ne sait vraiment.
Gwenail Dante, avant de mourir en 1901, avait dit quelque chose d’étrange. Il avait eu une dernière vision, un dernier contact avec les Morgan. Elle lui avait montré la cité et il avait vu que les anciens disparus, ceux de 1822, avaient finalement été libérés. Leurs âmes avaient rejoint la mer, se dispersant dans les courants, devenant une partie de l’océan lui-même.
C’était leur récompense pour le service rendu. Non pas le paradis chrétien, non pas la réincarnation bouddhiste, mais quelque chose de différent. L’immortalité dans le mouvement perpétuel de l’eau, dans le cycle éternel des maré. Estce le paradis ? Est-ce l’enfer ? C’est simplement autre chose, un destin différent pour ceux qui ont entendu le champ de la marée.
L’histoire de Plumanac est unique mais elle n’est pas isolée. Le long des côtes bretonnes, dans d’autres villages, d’autres pactes existent avec d’autres créatures sous d’autres formes, mais le principe reste le même. Respect, modération, équilibre. Le monde moderne aime à penser qu’il a dompté la nature, qu’il contrôle tout.
Mais il existe encore des endroits, des poches de résistance où les anciennes lois persistent, où les humains se souviennent qu’ils ne sont pas les maîtres, juste les invités. La mère garde ses secrets, elle protège ses enfants et parfois très rarement, elle partage ses mystères avec ceux qui savent écouter sans chercher à dominer.
Les marchands d’algue de Plumanac ont appris cette leçon il y a deux siècles. Ils la transmettent toujours génération après génération, non pas par superstition aveugle, mais par sagesse durement acquise. Car ils savent ce que d’autres ont oublié. La mer donne, mais elle peut aussi reprendre. Elle nourrit, mais elle peut aussi dévorer.
Elle chante et ceux qui entendent se chant sans protection ne se réveillent plus. Tel est le prix du pacte, tel est le poids de la mémoire. Tel est l’héritage de 1822, l’année où Plumanac a compris que certaines malédictions ne sont que des avertissements et que certains monstres sont en réalité des gardiens.
La prochaine fois que vous marcherez sur une plage bretonne par une nuit de pleine lune, écoutez attentivement. Si vous entendez un champ porté par le vent, un appel venant des profondeurs, ne répondez pas. Tournez-vous, rentrez chez vous et remerciez silencieusement ceux qui il y a longtemps ont appris à respecter ce qui ne peut pas être dominé. Car la mère se souvient, elle se souvient