Ce qu’ils ont fait à Marie Stuart avant sa décapitation était pire que la mort

Dans une cellule humide du château de Fotheringhay, une femme arrache des mèches de ses propres cheveux tout en murmurant des noms qu’elle ne peut plus prononcer à voix haute. Elle ne le fait pas par folie, mais parce que chaque mèche rousse qui se détache est une lettre qu’elle ne pourra jamais envoyer à son fils. Marie Stuart, qui fut autrefois la reine la plus puissante d’Écosse et la prétendante légitime au trône d’Angleterre, n’est plus que la prisonnière numéro 16 du registre royal. Ses mains, qui signèrent des traités et portèrent trois couronnes, tremblent maintenant tandis qu’elle compte les jours qui la séparent de la mort. Dix-neuf ans, dix-neuf années de captivité qui l’ont précédée ; pas dix-neuf jours, pas dix-neuf mois, mais dix-neuf années entières à attendre une mort qu’elle savait inévitable depuis le premier jour où elle franchit la frontière anglaise en 1568, cherchant refuge auprès de sa cousine Élisabeth. Ce fut la plus grande erreur de sa vie.

On dit que le corps ne ment pas, et celui de Marie Stuart racontait une histoire que ses geôliers ne voulaient pas entendre. Sa peau était flétrie par le manque de soleil, ses yeux gonflés d’avoir trop pleuré pour le fils qu’on lui avait arraché, et ses lèvres gercées ne souriaient plus. À quarante-quatre ans, elle ressemblait à une vieille femme, non par le poids des ans, mais par la cruauté de ceux qui avaient décidé de transformer sa destruction en un spectacle de longue durée. Dans cette cellule de pierre entourée d’humidité et d’excréments de rats, la dernière reine catholique d’Écosse apprendrait qu’il existe des tortures pires que la mort : celles qui détruisent l’âme avant de toucher le corps. Mais pour comprendre comment la femme qui dansa autrefois dans les palais de France en arriva à mendier un peu de dignité pour ses besoins les plus basiques, il faut revenir en arrière, non pas aux salons dorés de sa jeunesse, mais au moment où tout commença à s’effondrer, quand on lui prit la seule chose qui la maintenait encore humaine.

Elle devint reine six jours après sa naissance, quand son père Jacques V mourut de désespoir après la défaite de Solway Moss face aux Anglais. Un bébé couronné, une nation en guerre et des nobles qui se déchiraient pour le pouvoir. Sa mère, Marie de Guise, la protégea comme elle put, mais l’Écosse n’était pas sûre pour une reine catholique enfant. À cinq ans, elle fut envoyée en France, promise au dauphin François. La France l’adopta. Elle grandit à la cour des Valois, apprit à danser, à composer des poèmes, à broder, à être une reine. À seize ans, elle épousa François et devint dauphine de France. Un an plus tard, elle était reine de France. Le monde était à ses pieds, mais François était fragile, malade depuis l’enfance. En 1560, il mourut d’une infection à l’oreille. Marie, à dix-huit ans, était déjà veuve. La France ne voulait plus d’elle. Catherine de Médicis, la reine mère, la voyait comme une menace. Marie n’avait qu’un seul endroit où aller : l’Écosse, le pays qu’elle avait quitté enfant et qu’elle connaissait à peine.

Elle retourna en Écosse en 1561, dans un pays déchiré par la Réforme protestante. Les nobles écossais la regardaient avec suspicion. Elle était catholique dans un royaume devenu protestant, elle était française dans ses manières, et elle était trop belle, trop cultivée, trop femme pour un pays habitué aux rois guerriers. Surtout, elle était une menace pour Élisabeth d’Angleterre, parce que Marie avait un droit légitime au trône anglais par sa grand-mère Margaret Tudor, descendante de Henri VII. Beaucoup de catholiques en Europe la considéraient comme la véritable reine d’Angleterre, car Élisabeth était à leurs yeux illégitime, fille d’Anne Boleyn et d’un mariage non reconnu par Rome. Élisabeth le savait, et cette menace la hantait chaque nuit.

Marie commit des erreurs. Elle épousa son cousin Lord Darnley, un homme faible, cruel et jaloux. Quand elle donna naissance à son fils Jacques en 1566, Darnley devint paranoïaque. Il participa à l’assassinat du secrétaire de Marie, David Rizzio, poignardé cinquante-six fois devant elle alors qu’elle était enceinte de sept mois. Quelques mois plus tard, Darnley mourut dans une explosion mystérieuse. Marie fut accusée de complicité, puis elle épousa le comte de Bothwell, l’homme soupçonné d’avoir tué Darnley. Ce fut le scandale de trop. Les nobles écossais se révoltèrent et la forcèrent à abdiquer en faveur de son fils Jacques, qui n’avait qu’un an. Marie s’échappa, leva une armée, mais fut défaite à la bataille de Langside en 1568. Elle n’avait qu’une option : fuir en Angleterre et demander l’aide de sa cousine Élisabeth. Ce fut le début de sa fin.

Élisabeth ne la reçut jamais, pas une seule fois en dix-neuf ans. Au lieu de cela, elle la fit emprisonner. Officiellement, Marie était une invitée protégée ; en réalité, elle était une prisonnière politique. Élisabeth ne pouvait ni la libérer ni la tuer sans risquer une guerre avec la France et l’Écosse, et sans enrager les catholiques d’Angleterre. Alors elle choisit une torture plus subtile : l’oubli vivant. Marie fut déplacée de château en château : Carlisle, Bolton, Tutbury, Chartley, Fotheringhay. Chaque prison était plus humide, plus froide et plus isolée que la précédente. On lui enleva ses serviteurs français un par un. On limita ses contacts avec l’extérieur, on lisait toutes ses lettres et on la surveillait jour et nuit. Elle demandait à voir son fils Jacques : refusé. Elle demandait à être jugée ou libérée : ignoré. Elle demandait simplement à marcher dans un jardin, ce qui n’était accordé que sous une surveillance étroite, comme si elle était un animal en cage.

Les années passaient et Marie vieillissait dans l’ombre. Ses cheveux roux blanchissaient, et ses rhumatismes la faisaient souffrir dans les châteaux humides. Elle brodait pour passer le temps, créant des tapisseries qui racontaient son histoire à travers des symboles cachés : un phénix renaissant de ses cendres, un chat jouant avec une souris, un lion emprisonné. Chaque point était un cri silencieux vers un monde qui l’avait oubliée. Mais Élisabeth ne pouvait l’oublier. Chaque complot catholique pour renverser la reine protestante mentionnait le nom de Marie, pas toujours avec son consentement, mais son existence même était une menace. Sir Francis Walsingham, le maître-espion d’Élisabeth, tendit un piège. Il permit qu’une correspondance secrète soit établie entre Marie et un groupe de conspirateurs catholiques dirigés par Anthony Babington. Les lettres passaient cachées dans des tonneaux de bière. Marie, désespérée après dix-huit ans de captivité, accepta finalement de soutenir un complot pour assassiner Élisabeth et se placer elle-même sur le trône. Elle ne savait pas que chaque lettre était interceptée, décodée et lue par Walsingham lui-même. Quand il eut assez de preuves, il frappa. Marie fut arrêtée et accusée de haute trahison. Le piège s’était refermé.

Le procès commença en octobre 1586 au château de Fotheringhay. Ce n’était pas un procès équitable. Marie n’avait pas d’avocat et devait se défendre seule contre une cour hostile. Elle plaida avec éloquence qu’elle n’était pas une sujette anglaise, qu’on ne pouvait la juger selon les lois d’Angleterre et qu’elle était une reine consacrée par Dieu. Rien n’y fit. Le verdict était décidé d’avance : coupable de haute trahison. La sentence fut la mort. Élisabeth hésita pendant des mois avant de signer le mandat d’exécution, non par pitié, mais par peur des conséquences politiques. Finalement, en février 1587, elle signa.

Le matin du 8 février, on vint chercher Marie. On ne lui donna que quelques heures pour se préparer. Elle demanda la présence d’un prêtre catholique : refusé. Élisabeth ne voulait pas qu’elle meure en martyre catholique devant des témoins qui pourraient rapporter ses dernières paroles pieuses. Marie passa ses dernières heures à prier seule, à écrire des lettres à Dieu qu’on ne lui permettrait jamais d’envoyer, et à distribuer ses derniers biens à ses serviteurs restants. Elle donna une bague à chacun, un mouchoir brodé, un chapelet — des objets qui ne valaient rien pour Élisabeth, mais tout pour ceux qui l’avaient servie pendant sa captivité. Quand les gardes vinrent la chercher à huit heures du matin, elle était prête. Elle portait une robe noire, comme une veuve, mais cachait dessous une chemise rouge, la couleur des martyrs catholiques. Un dernier acte de défi silencieux.

Elle monta les escaliers vers la grande salle du château où l’échafaud avait été construit. Trois cents témoins l’attendaient, tous choisis par Élisabeth : pas d’amis, pas de sympathisants, seulement des nobles protestants venus s’assurer qu’elle mourrait bien. Marie entra avec une dignité qui étonna même ses ennemis. Elle ne pleura pas, elle ne trembla pas. Elle écouta la lecture de son arrêt de mort sans ciller, puis elle se tourna vers ses serviteurs qui sanglotaient et leur dit en français : “Ne pleurez pas pour moi, réjouissez-vous plutôt, car vous allez voir la fin des troubles de Marie Stuart.” Les bourreaux lui demandèrent pardon selon la tradition. Elle répondit : “Je vous pardonne de tout mon cœur, car maintenant j’espère que vous allez mettre fin à tous mes problèmes.” Ses servantes l’aidèrent à retirer sa robe noire, révélant le rouge dessous. Un murmure parcourut la salle. Élisabeth avait interdit toute démonstration catholique, mais Marie venait de transformer son exécution en déclaration politique.

Elle s’agenouilla devant le billot. Le bourreau était censé être un expert, mais soit il était nerveux, soit on lui avait ordonné de la faire souffrir. Le premier coup manqua le cou et frappa l’arrière du crâne. Marie ne cria pas, mais son corps tressaillit. Le deuxième coup trancha presque tout, mais pas complètement. Il fallut un troisième coup, puis le bourreau dut utiliser un couteau pour finir de séparer la tête du corps. Quand il souleva enfin la tête pour la montrer à la foule en criant “Dieu sauve la reine !”, quelque chose d’horrible se produisit : la tête tomba de sa main. Ce qu’il tenait n’était qu’une perruque rousse. La vraie tête de Marie roula sur l’échafaud, révélant des cheveux blancs et courts. Elle avait quarante-quatre ans, mais ressemblait à une vieille femme de soixante-dix ans. Dix-neuf ans de captivité l’avaient détruite physiquement bien avant que la hache ne la tue.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Quand on voulut retirer le corps, un petit chien sortit de sous les jupons de Marie. C’était son terrier, Skye, qui s’était caché dans ses vêtements et avait assisté à tout. Le chien refusait de quitter le corps de sa maîtresse ; il fallut le forcer à partir. Plus tard, il mourut de chagrin en refusant de manger. Le corps de Marie fut embaumé, mais on ne permit pas de funérailles catholiques. Élisabeth ordonna qu’elle soit enterrée discrètement à la cathédrale de Peterborough. Pas de pierre tombale élaborée, pas de cérémonie, pas de martyre. Mais Élisabeth avait sous-estimé quelque chose : en tuant Marie, elle avait créé exactement ce qu’elle craignait. Dans toute l’Europe catholique, Marie devint un symbole de la persécution protestante.

Il y a une ironie cruelle que l’histoire n’oublie jamais. Le fils de Marie, Jacques, qu’elle n’avait pas revu depuis qu’il avait un an, ne protesta que mollement contre l’exécution de sa mère. Pourquoi ? Parce qu’Élisabeth n’avait pas d’héritier. Jacques savait qu’à la mort d’Élisabeth, c’était lui qui hériterait du trône d’Angleterre. Et c’est exactement ce qui arriva. En 1603, Élisabeth mourut sans enfants. Jacques Ier d’Angleterre unissant les deux couronnes, le fils de Marie Stuart accomplit ce que sa mère n’avait pu faire : régner sur l’Angleterre. En 1612, Jacques fit exhumer le corps de sa mère de Peterborough et le fit transférer à l’abbaye de Westminster, dans une tombe magnifique juste en face de celle d’Élisabeth. Les deux cousines, qui ne s’étaient jamais rencontrées vivantes, reposent maintenant à quelques mètres l’une de l’autre.

Ce n’était pas l’exécution elle-même qui fut le pire, bien qu’elle durât quelques minutes horribles ; c’étaient les dix-neuf années qui la précédèrent. Dix-neuf années à savoir que la mort viendrait sans savoir quand. Dix-neuf années sans voir son fils grandir. Dix-neuf années à être déplacée de prison en prison comme un meuble encombrant. Dix-neuf années à être surveillée, espionnée, trahie par ceux en qui elle avait confiance. C’était là la torture d’Élisabeth : non pas la mort rapide qu’un roi aurait accordée à un ennemi vaincu, mais l’agonie lente de l’oubli vivant, de l’isolement total et de l’espoir constamment trahi. Les lettres de Marie, préservées dans les archives britanniques, révèlent son désespoir croissant. Au début, elle écrivait avec confiance, certaine que sa cousine la recevrait et réglerait le malentendu. Après quelques années, elle suppliait juste de voir son fils. Après dix ans, elle demandait simplement une mort rapide plutôt que cette agonie prolongée. Mais Élisabeth ne lui accorda ni la liberté ni la mort pendant près de deux décennies.

Les témoignages de ses serviteurs, comme Claude Nau et Jane Kennedy, qui restèrent avec elle jusqu’à la fin, décrivent une femme qui ne perdit jamais sa foi ni sa dignité malgré tout. Elle continuait à broder, à prier, à écrire des poèmes. Elle apprit à accepter sa souffrance comme une forme de purification. Elle disait souvent qu’elle offrait ses souffrances à Dieu pour les péchés de sa jeunesse. Et c’est peut-être là le véritable héritage de Marie Stuart : non pas la reine imprudente qui commit des erreurs politiques, non pas la conspiratrice accusée de trahison, mais la femme qui endura dix-neuf années d’humiliation calculée et qui marcha vers sa mort avec plus de dignité que ses bourreaux n’en montrèrent en la tuant. L’histoire se souvient d’elle non pas comme Élisabeth aurait voulu qu’on se souvienne d’elle — une traîtresse justement exécutée — mais comme une reine martyrisée qui paya pour les crimes politiques et religieux d’une époque impitoyable. Son dernier acte de défiance, cette chemise rouge cachée sous sa robe noire, résume toute sa vie. Même face à l’inévitable, elle refusa de leur donner la satisfaction de l’avoir brisée.

Aujourd’hui, des siècles plus tard, quand on visite l’abbaye de Westminster et que l’on se tient devant sa tombe magnifique, on ne peut s’empêcher de penser aux dix-neuf années passées dans les châteaux froids et humides, aux lettres non envoyées, au fils qu’elle ne revit jamais et au petit chien qui mourut de chagrin. Ce qu’ils lui firent avant de la tuer était bien pire que la mort : ils lui volèrent sa vie, une journée à la fois.

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