Guerre ouverte dans les médias : France Télévisions attaque en justice, mais la vraie défaite est l’abandon du public face à ses peurs

Le Combat des Titans : Une Plainte pour Dénigrement Révélatrice de la Panique
L’information est tombée comme un coup de tonnerre dans le ciel déjà orageux du paysage médiatique français : les deux mastodontes de l’audiovisuel public, France Télévisions et Radio France, ont déposé plainte contre CNews, Europe 1 et le JDD pour « dénigrement ». L’acte, intenté devant le Tribunal de commerce, met en lumière un affrontement qui dépasse la simple concurrence commerciale pour toucher au cœur de la liberté éditoriale et de la légitimité démocratique. Le terme de « dénigrement » serait ici une forme de « concurrence déloyale », une construction juridique qui exige la preuve d’une faute, d’un préjudice et d’un lien de causalité. Cependant, pour les accusés, la réalité est plus simple et plus dérangeante pour l’adversaire : la plainte n’est que la rançon du succès face à un public qui vote par télécommande interposée.
La concurrence déloyale, en droit français, ne saurait sanctionner le simple fait d’attirer la clientèle par un contenu « plus attractif, de meilleure qualité, plus travaillé, qui plaît davantage au public ». C’est là l’essence même du libre jeu de la concurrence. L’affrontement entre ce qui est désormais décrit comme l’« Empire Bolloré » et l’« Empire France Télévisions » atteint un point de non-retour. Cette ambiance délétère a trouvé sa consécration politique et médiatique lors de l’affaire Cohen-Bendit, où des journalistes star du service public avaient été pris à discuter stratégie électorale avec des responsables politiques. Ce fait, bien au-delà du groupe Bolloré, a soulevé une question légitime : l’impartialité nécessaire à un média financé par tous les Français est-elle encore respectée ? Face à cette interrogation, les dirigeants du groupe public ont préféré balayer la question, faisant front au lieu de reconnaître que l’échange était, pour le moins, surprenant.
L’Hypocrisie de l’Impartialité : Les Deux Poids, Deux Mesures du Droit
L’ironie de cette action en justice est cinglante. Alors que le service public attaque pour dénigrement, les médias incriminés sont, de leur côté, régulièrement et massivement dénigrés par la quasi-intégralité du paysage médiatique. Dans des papiers, des enquêtes, des éditoriaux et même des sketchs humoristiques, les journalistes de CNews, Europe 1 et du JDD sont affublés de qualificatifs allant d’« extrême droite », à « fachaud », en passant par « ringard » ou même « nazi ».
Il est essentiel de rappeler que qualifier un média de nazi ou de fasciste sans preuve sérieuse relève de la diffamation ou de l’injure publique au sens de la loi de 1881 sur la presse. Ces termes, objectivement offensants, relèvent clairement du dénigrement dans le vocabulaire de la langue française. La bataille est donc doublement sérieuse :
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Sur le plan commercial : le service public tente d’empêcher ses concurrents de tirer profit de leurs succès éditoriaux.
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Sur le plan politique et moral : les médias qui subissent un dénigrement constant sont, à leur tour, poursuivis pour la même faute.
Cette situation révèle un malaise plus profond : la ligne éditoriale des médias visés, qui choisissent d’insister sur des sujets d’inquiétude pour les Français, n’est pas simplement critiquée, elle est attaquée dans son principe même. L’enjeu n’est pas le style d’un journaliste, mais bien le choix des sujets et la hiérarchie de l’actualité.

Le Statut Sacré, mais Bafoué, du Service Public
Le service public audiovisuel est soumis à une exigence supplémentaire par rapport aux chaînes privées. La jurisprudence administrative a établi trois principes pour le service public : égalité, continuité et mutualité. L’égalité exige que tous les usagers aient droit à un accès non discriminatoire, ce qui, dans le cas d’un média, se traduit par des obligations de représentation de la diversité de la société et d’expression pluraliste des courants d’opinion.
Or, la déontologie journalistique, notamment la charte du SNJ, mentionne explicitement l’impartialité comme un pilier. Comment concilier cette exigence lorsque des journalistes, financés par la redevance (ou par le budget public général), sont perçus comme manquant de cette équité ? Le fait que les autorités du groupe public aient immédiatement balayé la question de l’impartialité a légitimé l’interrogation du public, le poussant à douter de la mission d’intérêt général qui leur est confiée.
De plus, la France est le seul pays au monde où l’administration décompte le temps de parole des journalistes. Même l’ancien président de l’ARCOM avait soulevé l’absurdité de cette pratique, qui consiste à mesurer à la seconde près le temps de parole des politiques, et s’interdisait de décompter celui des journalistes. Le fait que l’ARCOM ait dû être sollicitée par le Conseil d’État pour « surveiller » attentivement CNews suite au rapport Jost montre l’ampleur de la pression exercée sur une chaîne dont l’audience ne cesse de croître.
Le Rapport Jost : Quand la Concurrence Devient l’Unique Référence
Le rapport François Jost de 2022, commandé par Reporters sans frontières et publié pour servir de base à un recours contre l’ARCOM, est la pièce maîtresse de cette controverse. L’étude avait conclu que seulement 13 % du temps de certaines tranches horaires de CNews était consacré à de l’information factuelle, le reste étant du commentaire et de la « mise en récit d’un monde » structuré autour de thèmes récurrents comme l’insécurité et l’immigration.
Ce rapport est emblématique d’une approche biaisée. Il utilise BFM TV, une chaîne privée, comme unique point de repère pour définir ce qu’est l’information « factuelle ». En insistant fortement sur l’insécurité et l’immigration, CNews est accusée de créer « un monde où l’information est sélectionnée en fonction de ses propres valeurs ».
Mais alors, quelles sont les valeurs des médias qui minimisent ces sujets ? C’est la question que l’on cherche en vain à poser. Si les chaînes d’information en continu se limitaient à la seule lecture de faits, elles n’auraient aucune raison d’être, et le concept même de l’information continue s’effondrerait. L’attaque ne porte donc pas sur la qualité, mais sur le choix éditorial, sur le droit de hiérarchiser les sujets selon ce que la chaîne estime être important.
Le Cœur de l’Angoisse Française : Les Peurs Qu’il Est Interdit de Citer
Derrière les batailles juridiques et les querelles d’empires médiatiques, le véritable enjeu est le public français. Pourquoi le public se détourne-t-il du statu quo médiatique ? Parce que CNews et Europe 1 ont choisi de mettre en lumière les véritables angoisses des citoyens.
Les sondages sont formels. Lorsque l’on interroge les Français sur leurs grandes préoccupations, on découvre un « cocktail d’angoisse » où dominent la criminalité et la violence (36 %), suivies de l’inflation, de la hausse des impôts, et du contrôle des flux migratoires (27 %). D’autres enquêtes montrent l’insécurité et l’immigration en tête des priorités qui vont justifier le vote aux prochaines élections.
Pourtant, une double peine s’applique à ces sujets :
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On ne peut pas les ignorer : car les Français en sont « saturés » et les placent au centre de leurs préoccupations.
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On ne peut pas trop en parler : car on est aussitôt accusé de « surfer sur les peurs » et de mettre en danger la démocratie.
L’arbitraire est flagrant. Il est, par exemple, interdit sur le service public de discuter le poids humain dans le dérèglement climatique, mais il est apparemment autorisé de surfer sur la peur en décrivant le nucléaire comme l’« incarnation et la célébration du patriarcat », une énergie brutale qui « vous écrase et qui vous marche dessus ».
Le problème n’est donc pas la peur, mais la peur autorisée. En tentant de discréditer, voire d’interdire, une ligne éditoriale qui fait écho aux inquiétudes populaires, les grands groupes médiatiques tentent de préserver une ligne unique et un discours consensuel. L’action en justice de France Télévisions n’est pas un signe de force, mais un aveu de faiblesse : l’incapacité à regagner l’audience par la qualité et la pertinence contraint l’« empire » déclinant à se tourner vers la justice commerciale pour tenter d’endiguer la victoire éditoriale de son concurrent. En définitive, c’est le public qui, en faisant grimper l’audience des médias attaqués, pulvérise le mieux la ligne politique du service public.