Les archives nationales, Paris, le 12 mars 1968. Une pluie fine frappait les vitres hautes du bâtiment, noyant la cour intérieure dans une brume grise. Dans la salle de consultation éclairée par une lampe verte vacillante, l’archiviste Paul Desmar déplaçait méthodiquement des caisses en bois portant la mention « classé, ne pas ouvrir sans autorisation ». La plupart contenaient des papiers insignifiants, des registres administratifs ou des listes de matériels, mais un coffret attira son attention. Il était différent, plus ancien, plus lourd et surtout scellé par un ruban de cire brune portant un aigle allemand brisé. Il consulta l’inventaire : aucun numéro, aucun intitulé, juste une annotation tremblée, presque effacée : « Bloc 17, témoignage récupéré 1945, à ne jamais divulguer ». Son cœur se serra. Il connaissait la réputation des dossiers interdits liés à l’Occupation, ceux que l’on préférait ne pas rouvrir, ceux qui réveillaient ce que la France avait tenté d’enterrer.

Il brisa le sceau. Le couvercle s’ouvrit dans un souffle de poussière rance. À l’intérieur se trouvaient une liasse de papiers jaunis, des photographies floues, un carnet déchiré et, tout au-dessus, un rapport dactylographié daté du 18 août 1945, signé par le lieutenant-colonel Fourni des Forces Françaises de l’Intérieur. Paul prit le document avec précaution. La première phrase, tapée à la machine avec une encre presque effacée, le foudroya comme un coup de couteau : « Ce qui est arrivé aux femmes du bloc 17 dépasse l’imagination. Aucune n’a survécu assez longtemps pour témoigner entièrement. Ce dossier doit rester clos pour leur dignité, pour notre honte. » Paul déglutit. Il tourna la page : une carte rudimentaire des Ardennes, un point noir dans la vallée de la Houille, une carrière abandonnée. À côté, une annotation manuscrite d’une écriture nerveuse indiquait : « Centre disciplinaire camouflé, officier du 12e bataillon, méthode non documentée. Ce que les soldats allemands faisaient ensuite, personne n’a pu le raconter sans s’effondrer. »
Un frisson glacial remonta l’échine de Paul. Il plongea la main plus loin dans la caisse et en sortit un petit carnet recouvert de boue séchée. Sur la couverture, un prénom était griffonné au crayon : Marie. Il l’ouvrit. La première page était déchirée, la seconde tachée, la troisième presque intacte : « Si quelqu’un lit ce carnet, alors le bloc 17 n’est plus silencieux. Nous étions trois femmes et ce qu’ils nous ont fait, Dieu seul peut encore le regarder. » Paul resta immobile dans la salle silencieuse. L’horreur prenait forme à travers ces mots. Il comprit qu’il venait d’ouvrir un tombeau, non de pierre, mais de mémoire, un tombeau que quelqu’un autrefois avait voulu sceller à jamais.
Villers en Ardenne, le 7 novembre 1943. Le froid tombait tôt cette année-là. À 17 heures déjà, les ruelles du village étaient plongées dans une pénombre bleuâtre, seulement trouée par la lueur des lampes à huile derrière les volets fermés. Les habitants vivaient depuis des mois avec une peur qui se glissait partout : dans les haies, sous les portes, dans le vent. Une peur sans cri, une peur qui chuchotait. Ce soir-là, trois femmes marchaient d’un pas rapide le long de la route forestière : Jeanette Morel, couturière et agente de liaison ; Anne Vasser, institutrice suspendue par l’autorité allemande ; et Marie Allemand, jeune infirmière de 22 ans qui transportait des messages codés dans la doublure de son manteau. Elles n’avaient pas prévu de revenir au village ; elles devaient traverser la frontière forestière et rejoindre un contact maquisard, mais elles n’en eurent pas le temps.
Un projecteur s’alluma d’un coup, blanc, violent, coupant la nuit comme une lame. « Halt ! » Des silhouettes sortirent des sapins comme des fantômes. Un détachement de soldats allemands, fusils pointés, effectuait des mouvements précis, méthodiques, presque silencieux. Leur présence ne ressemblait pas à une patrouille ; c’était une embuscade préparée. Jeanette fut plaquée contre un arbre. Anne tenta de courir, mais un soldat l’attrapa par les cheveux et la jeta au sol. Marie resta immobile, paralysée, le souffle court, les yeux fixés sur le sol gelé. Un officier s’avança, manteau noir, bottes impeccables, regard de marbre. Il sortit un petit carnet et lut les noms sans lever les yeux, comme s’il annonçait des objets saisis : Jeanette Morel, Anne Vasseur, Marie Allemand. Puis il referma le carnet d’un geste sec : « Ordre supérieur, transfert immédiat vers bloc 17. »
Les trois femmes échangèrent un regard. Elles connaissaient tous les camps de la région, tous les centres d’interrogatoire, tous les dépôts officiels, mais celui-ci, personne n’en avait jamais entendu parler. Un soldat arracha le manteau de Marie et fouilla la doublure. Il en sortit les papiers codés qu’elle transportait, les observa quelques secondes, puis en sourit à peine, d’un sourire qui n’avait rien d’humain. « Bien, emmenez-les. » Les femmes furent liées, poussées, tirées à travers la neige vers un camion bâché. Au moment où elle monta, Marie vit quelque chose qui la glaça davantage encore que la capture : le regard d’une vieille femme du village qui observait la scène derrière un volet entrouvert. La vieille referma doucement la fenêtre sans un mot, sans un geste, comme si elle savait ce que signifiait le nom « bloc 17 ».
Dans le camion, les moteurs rugirent. Les soldats ne parlaient toujours pas. Les trois femmes étaient agenouillées, les mains liées derrière le dos, secouées par la route accidentée. Anne murmura : « Où est-ce qu’ils nous emmènent ? » Jeanette ferma les yeux ; elle n’avait pas la réponse, mais elle connaissait assez l’Occupation pour comprendre une chose : là où l’on ne met pas de nom, on enterre des vies. Le trajet dura des heures. Le camion montait, descendait, tournait brutalement, comme s’il suivait des chemins que personne n’empruntait jamais. Les trois femmes tentaient de garder leurs repères, mais le froid, la peur et l’obscurité brouillaient tout. Enfin, le camion s’arrêta, non pas dans un camp ou devant une caserne, mais devant ce qui ressemblait à une simple carrière de pierre abandonnée, perdue au fond de la vallée de la Houille.
Des falaises grises abruptes se dressaient autour d’elles, coupant le vent mais étouffant toute échappatoire. Au centre, entre deux parois rocheuses, se trouvait une construction basse, rectangulaire, presque invisible : un bâtiment en béton brut sans fenêtre, sans panneau, sans drapeau, juste un mur sans identité, sans histoire, sans nom. Les soldats descendirent les femmes et les poussèrent vers une porte métallique massive incrustée directement dans la roche, comme une plaie cicatrisée. Un officier leva la main : silence absolu. La porte s’ouvrit dans un grondement sourd, libérant une bouffée d’air humide et froid, comme si derrière ce seuil l’hiver n’avait jamais cessé. À l’intérieur, un couloir nu était éclairé par des lampes blafardes fixées à même le béton. Les murs étaient rugueux, fissurés par endroits, mais propres, trop propres. L’odeur de désinfectant était si forte qu’elle brûlait les yeux. Un soldat referma la porte derrière elles. Le bruit du verrou fit vibrer le sol. Jeanette se retourna ; il n’y avait pas de poignée ni même un mécanisme visible. La porte était conçue pour n’être ouverte que de l’extérieur.
Elles furent conduites dans une salle d’attente improvisée : une table en métal, trois chaises, une ampoule suspendue à un fil. Aucun bruit, aucun cri, juste un bourdonnement sourd émanant des murs eux-mêmes. Puis un homme entra : uniforme gris, lunettes rondes, un dossier sous le bras. Il n’avait pas l’air d’un soldat, pas d’un bourreau non plus ; il avait l’air d’un comptable. Il s’assit, ouvrit son dossier et prononça d’une voix neutre, presque lasse : « Nom ». Jeanette hésita. Il répéta sans lever les yeux : « Nom ». Elles répondirent une par une. Il écrivit sans commentaires, puis demanda : « Antécédents médicaux, grossesse, blessures anciennes, allergies. » Les femmes échangèrent un regard horrifié. Pourquoi ces questions ? L’homme referma le dossier, puis il dit avec la même voix monotone : « Vous êtes désormais sujets du bloc 17. Pas prisonnières, pas détenues, sujets. »
Jeanette sentit ses jambes trembler. Marie eut un haut-le-cœur. Anne ferma les yeux. L’homme ajouta : « Ce qui se passe ici n’est pas consigné. Si vous coopérez, la procédure sera plus courte. Si vous résistez… » Il s’interrompit, non par menace, mais par simple indifférence. « Cela prendra plus de temps. » Deux soldats apparurent derrière elles, surgissant du couloir comme des ombres. Ils n’eurent pas besoin de parler ; les femmes comprirent que la suite ne dépendait plus d’elles. Et avant qu’on ne les sépare, une dernière phrase tomba, prononcée avec une froideur presque administrative : « Le protocole commence au petit matin. Reposez-vous si vous y parvenez. » La porte se referma et le silence du bloc 17 retomba, lourd, étouffant, presque vivant.
Le réveil ne fut pas un ordre ni un coup dans la porte ; ce fut la lumière. Une lumière blanche, crue, aveuglante, brusquement allumée dans la petite pièce où les trois femmes avaient passé la nuit, roulées contre les murs glacés. Un haut-parleur grésilla. Une voix sèche, impersonnelle, déclara simplement : « Procédure de tri, sortez immédiatement. » La porte s’ouvrit sans un bruit. Deux soldats attendaient. Pas de cris, pas de brutalité, seulement cette froideur mécanique encore plus terrifiante que la violence. Ils les menèrent dans un couloir plus large où l’air sentait le métal et l’eau stagnante. Les murs étaient maculés de traces pâles, comme si des centaines de mains y avaient glissé avant elles.
La salle de tri ressemblait à un ancien vestiaire industriel : sol en ciment, drain pour évacuer l’eau, crochets rouillés sur les murs. Mais ce qui frappa les trois femmes ne fut pas la pièce, ce fut la présence d’un groupe de soldats silencieux, immobiles, observant sans un mot. Leur regard n’exprimait ni désir ni haine, seulement cette distance glacée que l’on réserve aux animaux d’abattoir. Un officier entra, jeune visage fermé, le regard absent. Il prononça dans un français cassé : « Enlevez vos vêtements, tout. Vérification obligatoire. » Anne vacilla. Jeanette sentit son estomac se retourner. Marie recula d’un pas avant qu’un soldat, sans dureté mais avec fermeté, ne la ramène en avant. L’ordre n’était pas crié, il était constaté comme un point d’un protocole d’hygiène. Les femmes ne bougèrent pas. Alors l’officier ajouta d’un ton plus bas : « Si vous n’obéissez pas, nous vous ferons obéir et ce sera pire. »
Ce n’était pas une menace, c’était une évidence. Jeanette fut la première à trembler. Elle retira son manteau, puis sa robe. Les autres la suivirent mécaniquement, les yeux rivés au sol. Les soldats ne commentaient pas ; ils notaient, toujours ce bruit de crayon sur un carnet, sec, régulier, insupportable. Quand elles furent debout, vulnérables, l’officier dit seulement : « À genoux, inspection. » Un frisson parcourut Marie. Ce mot « inspection » prit un sens qu’aucune d’elles ne voulait définir. Elles s’exécutèrent, lentes, rigides, humides de honte et de froid.
Ce qui se passa ensuite, personne ne l’écrivit jamais clairement. Dans les rapports, il n’existe aucune description officielle, seulement des allusions dans les récits des survivantes, des phrases coupées, des silences trop longs. Les soldats se rapprochèrent. Leur ombre se projeta sur les trois femmes agenouillées. Un claquement métallique résonna : instrument, chaîne ? Impossible à dire. Puis la voix de l’officier, sèche : « Ne bougez pas, ne parlez pas. Cela sera rapide si vous coopérez. » Et les femmes comprirent, sans que personne ne l’explique, que ce qui allait suivre n’avait rien de médical, rien d’administratif, rien d’humain. Le détail exact fut perdu, mais les conséquences, elles, allaient marquer à jamais le bloc 17.
Quand tout fut terminé, les soldats repartirent comme ils étaient venus, sans un mot, sans un regard. Les trois femmes restèrent un moment immobiles, incapables de se relever, plus froides qu’avant, plus silencieuses. La déshumanisation avait commencé, et le pire restait à venir. La nuit tomba sur le bloc 17 comme une chape de plomb, non pas progressivement, mais d’un seul coup, comme si quelqu’un avait tiré un rideau sur le monde extérieur. L’air devint plus froid, presque humide, et un bourdonnement lointain résonna dans les murs comme une machine invisible qui ne s’arrêtait jamais.
Jeanette, Anne et Marie étaient revenues dans une cellule étroite, éclairée par une unique ampoule suspendue au plafond. Le ciment gelé leur brûlait la peau. Personne ne leur avait donné de couverture. Elles n’avaient pas parlé depuis la procédure de tri. Les mots restaient coincés dans leur gorge, non par peur d’une punition, mais parce que quelque chose dans cet endroit aspirait la voix. Vers minuit, alors que la lumière vacillait légèrement, un bruit métallique retentit dans le couloir : un verrou que l’on tire rapidement, des pas lents, lourds, réguliers. Anne se redressa, les yeux écarquillés : « Ils reviennent ! » murmura-t-elle. « Revenir ! » C’était le mot que toutes les prisonnières utilisaient ici, même si personne ne savait vraiment ce que signifiait cette visite. Les soldats faisaient leur ronde la nuit ; cela faisait partie du protocole, un protocole dont personne ne parlait.
Les pas s’arrêtèrent devant une cellule voisine. Un cliquetis, une porte qu’on ouvre sèchement, puis le silence. Pas un cri, pas une supplication, juste ce silence terrible, étouffé, lourd, qui durait parfois des heures. Parfois on entendait des choses : un corps déplacé, un ordre chuchoté en allemand, le bruit d’un seau renversé, un militaire qui tousse. Rien d’explicite, rien que l’on puisse décrire, mais suffisamment pour que l’imagination fasse le reste. Marie tremblait. Jeanette fermait les yeux, essayant de respirer régulièrement. Anne, elle, fixait un point invisible au mur, comme si elle s’accrochait à quelque chose que les soldats ne pouvaient pas lui enlever. Les pas reprirent. Ils s’approchaient, s’arrêtèrent devant leur porte. Dans la cellule, le silence devint un être vivant, un souffle, une attente. Le verrou bougea légèrement, juste un mouvement, comme si celui qui était derrière hésitait. Puis la porte resta fermée. Les pas repartirent. Marie lâcha un souffle qu’elle retenait depuis trop longtemps. Anne ferma les yeux, des larmes silencieuses glissant sur ses joues. Jeanette porta une main à sa poitrine pour calmer les battements affolés de son cœur.
La lumière s’éteignit soudain, plongeant la cellule dans une obscurité totale. Elles restèrent collées l’une à l’autre sans un mot. Ce fut cette nuit-là qu’elles comprirent véritablement la logique du bloc 17. Ici, le pire n’était pas la douleur, ni la faim, ni même la violence. Le pire, c’était la peur d’être choisie, la peur de ces visites nocturnes dont personne ne revenait, la peur du silence après les pas et, surtout, ce que personne ne disait à voix haute : la peur que cette fois, ce soit leur tour.
Le lendemain, les femmes furent tirées de leurs cellules avant même que la lumière électrique ne s’allume. Pas de réveil, pas d’ordre clair, seulement deux soldats qui marchaient vite, sans un regard, comme s’ils transportaient des objets d’un point à un autre. On les fit traverser un couloir qu’elles n’avaient encore jamais vu : murs couverts de traces d’humidité, câbles suspendus, odeur métallique si forte qu’elle semblait collée à la gorge. Au bout du couloir se trouvait une grande salle froide, éclairée par une rangée de lampes blanches fixées au plafond. Une table métallique occupait le centre. Autour se trouvaient des chariots d’instruments recouverts de draps gris, des bassines, des seaux, des carnets ouverts. Et derrière tout cela, un homme en blouse : le docteur Krydler.
Il leva les yeux quand les femmes entrèrent. Son visage était lisse, presque effacé. Aucun signe d’émotion, aucune agressivité non plus, ce qui, d’une certaine manière, était plus terrifiant. « Installez-les. » Les soldats obéirent. Anne fut attachée à une chaise avec des sangles de cuir usées. Jeanette fut menée vers une table, les poignets immobilisés. Marie, pâle, fut placée dans un coin devant un projecteur braqué sur son visage. Krydler consulta une feuille et dit simplement : « Nous devons mesurer les limites. Chaque organisme réagit différemment. C’est ce que la science exige. » Il parlait comme un professeur devant des étudiants, mais ici, il n’y avait pas de classe, seulement des prisonnières.
La première expérience fut le froid. Une machine fut mise en marche, un dispositif de soufflerie qui projetait un air glacial directement sur la peau. La température descendait progressivement. Krydler notait chaque frisson, chaque contraction musculaire, chaque difficulté respiratoire. Anne mordit sa lèvre jusqu’au sang. Krydler leva à peine les yeux : « Elle tient plus longtemps que prévu. » Puis ce fut l’eau. Un soldat versa lentement un seau d’eau glacée sur les bras de Jeanette, goutte par goutte, assez lentement pour que chaque impact soit une agonie. La peau devint rouge, puis blanche. Le docteur prit des mesures, chronométra, ajusta la lumière. Ce n’était pas un interrogatoire, c’était un protocole.
Mais le pire était encore ailleurs, car Marie, dans son coin, fut soumise à une autre forme de test : pas de coups, pas de douleur brutale, mais une lumière blanche, continue, aveuglante, dirigée droit sur son visage pendant des minutes interminables, coupée soudain, rallumée, coupée à nouveau. Le temps se brisait, le cerveau s’égarait. À un moment, elle demanda faiblement : « Pourquoi ? Pourquoi faites-vous cela ? » Krydler répondit sans détour : « Parce qu’on nous l’a demandé, parce que vos réactions servent, parce que la guerre exige des résultats. » Puis il ajouta, presque avec douceur : « Et parce que personne ne viendra vérifier ce qui se passe ici. » Un soldat pouffa discrètement. Le docteur ne réagit pas.
Quand la séance se termina, Anne ne sentait plus ses mains. Jeanette avait des plaques blanches sur les bras. Marie n’arrivait plus à cligner des yeux sans douleur. Krydler referma son cahier, le claqua et dit : « Retournez-les. Demain nous recommençons avec d’autres paramètres. » Il quitta la pièce calmement, comme s’il venait de terminer une matinée banale. Les soldats détachèrent les femmes et les poussèrent vers la sortie. Aucun ne les regardait. Dans les couloirs du bloc 17, leurs pas résonnaient faiblement. Loin derrière elles, la machine à air froid bourdonnait encore.
Ici, on les brisait méthodiquement. La nuit suivante tomba comme une enclume. Pas un souffle de vent, pas un bruit dehors, juste la respiration saccadée des trois femmes étendues contre les murs glacés de leurs cellules. Anne ne parlait plus depuis la séance avec Krydler. Ses mains tremblaient encore, les doigts recourbés comme si le froid de la soufflerie était resté logé dans ses os. Jeanette tentait de la couvrir de son propre corps pour lui donner un peu de chaleur. Marie, recroquevillée, fixait la porte. Elle savait que cette nuit serait différente, elle le sentait. Vers 2 heures du matin, un bruit sourd secoua le couloir. Des pas rapides, décidés, pas les rondes habituelles, pas la lenteur mécanique des soldats en visite nocturne. C’était autre chose.
Le verrou claqua. La porte s’ouvrit avec une brutalité inhabituelle. Deux soldats entrèrent. « Numéro 12, debout. » Anne leva la tête. Ses yeux dilatés semblaient déjà ailleurs. Jeanette s’interposa instinctivement : « Non, attendez, elle ne peut pas ! » Un soldat la repoussa d’un geste sec, sans violence excessive mais sans aucune humanité. Marie murmura : « Anne, ne les regarde pas, ne les regarde pas ! » Les soldats saisirent Anne par les bras. Elle tenta de résister, un réflexe, une étincelle de survie, mais ses jambes cédèrent. Elle fut tirée hors de la cellule, ses pieds traînant sur le ciment. Elle prononça seulement deux mots : « Je suis là », comme pour s’accrocher à quelque chose, même si elle-même ne comprenait plus quoi. Puis elle disparut dans le couloir. Le bruit de ses pas forcés s’éloigna, puis plus rien. Pas de cri, pas de choc, pas d’écho, juste ce silence massif, écrasant, qui avalait tout.
Jeanette tenta de compter les minutes : peut-être dix, peut-être quarante, impossible à savoir. Marie approcha sa main du mur mitoyen, espérant entendre quelque chose, n’importe quoi. Mais le bloc 17 était construit pour étouffer les vies et les sons. À l’aube, quand les soldats revinrent chercher les deux survivantes pour une nouvelle inspection, Jeanette demanda : « Où est Anne ? » Sa voix tremblait. Elle savait qu’il ne fallait pas poser de questions, mais elle ne pouvait pas se taire. Le soldat répondit d’un ton parfaitement neutre : « Transférée au bloc C. » Le bloc C. Les rares prisonnières qui en parlaient, toujours en chuchotant, toujours avec des yeux fuyants, disaient la même chose : « Ceux qui entrent au bloc C n’en ressortent jamais. »
Marie sentit ses jambes céder. Jeanette se mit à respirer trop vite. Anne était vivante quand ils l’avaient prise, mais au bloc 17, vivante n’était pas un état, c’était une étape. Quand les soldats fermèrent la porte derrière elle, Marie aperçut, gravé très discrètement sous la couche de poussière sur la paroi de la cellule voisine, un tracé à peine perceptible : une ligne fine, une éraflure, puis une autre. Un message fragile, tremblant, mais réel : « Je suis encore là ». Les doigts de Marie se crispèrent sur la pierre. Elle comprit que c’était Anne. Elle avait eu le temps de graver ces mots juste avant d’être emmenée. C’était un appel, un adieu, une preuve d’existence, et en même temps la confirmation glaçante que quelque part, dans les profondeurs du bloc 17, quelqu’un était en train d’effacer cette existence.
Le destin bascula deux jours après la disparition d’Anne. Le bloc 17 vibrait depuis l’aube, non pas à cause des machines de Krydler ni des rondes militaires, mais à cause d’un grondement lointain, irrégulier, qui faisait trembler la poussière du plafond : des explosions loin dans la vallée. Les Alliés bombardaient une voie ferrée à plusieurs kilomètres de là. Le fort encaissait les secousses comme un animal blessé. Les soldats couraient plus vite dans les couloirs, des ordres étaient aboyés en allemand. On entendait le métal des casiers qu’on refermait à toute hâte. Jeanette sentit que quelque chose changeait, pas forcément en leur faveur, mais dans le chaos.
Au milieu de la matinée, lors du transfert vers une salle d’examen, une coupure de courant secoua tout le bloc 17. Les lumières clignotèrent, la ventilation s’arrêta. Le couloir plongea dans une semi-obscurité inquiétante. Un soldat jura, un autre frappa la lampe pour tenter de la rallumer. Et c’est à ce moment-là que Marie vit la faille : une porte latérale, habituellement verrouillée, s’était entrouverte sous l’effet de la secousse, une lourde porte de maintenance qui donnait vers les boyaux techniques creusés dans la roche. Elle tira discrètement le bras de Jeanette : « Regarde ! » Jeanette comprit. C’était une chance, la seule qu’elles auraient jamais, mais aussi un piège possible, car le bloc 17 n’était pas conçu pour laisser vivre ceux qui tentaient de lui échapper.
Lorsque les deux soldats tournèrent le dos pour inspecter un tableau électrique, Marie et Jeanette se faufilèrent vers la porte, pas en courant, pas en paniquant, mais en marchant lentement comme si elles suivaient l’ordre habituel. À un mètre de la faille, une autre explosion secoua la vallée. La lumière s’éteignit complètement. L’obscurité devint leur alliée. Elles glissèrent à l’intérieur. Un brouillard de poussière les accueillit. Des câbles pendaient du plafond comme des racines. Le sol était irrégulier. Derrière elles, la lumière revint dans le couloir principal. Les soldats ne s’étaient aperçus de rien, pas encore. Les deux femmes avancèrent dans le passage noir, leurs mains glissant contre la paroi humide pour garder l’équilibre. Le boyau descendait, puis tournait, puis descendait encore. Le silence était assourdissant, un silence vivant.
Marie murmura : « Et si c’est un piège ? » « Tout est un piège ici », répondit Jeanette. « Alors pourquoi on avance ? » « Parce que rester c’est mourir. » Elles continuèrent malgré les coupures aux pieds, malgré le froid qui mordait. Le tunnel devenait plus étroit, si étroit qu’elles durent se pencher, puis ramper, leurs vêtements raclant la pierre. Soudain, un bruit derrière elles : un choc métallique, une voix allemande qui résonne dans le corridor. Ils avaient découvert la porte ouverte. « On doit accélérer ! » chuchota Jeanette. Mais au moment où elles reprirent leur progression, le sol trembla une nouvelle fois. Un craquement sinistre retentit au-dessus d’elles, puis un pan de plafond céda. Une pluie de pierres tomba en cascade. Marie hurla : « Jeanette ! » Jeanette fut frappée à l’épaule, projetée contre la paroi, mais elle resta consciente. Elle tendit sa main à Marie : « Continue, ne laisse rien t’arrêter ! »
Des pierres obstruaient déjà la moitié du passage. Les soldats se rapprochaient, on entendait leurs pas rapides, réguliers. Marie, dans un acte de désespoir et de courage brut, agrippa Jeanette et la tira de toutes ses forces. Elles glissèrent entre deux blocs effondrés, se déchirant les bras, rampant à travers un trou étroit, à peine plus large que leur corps. Derrière elles, un soldat cria : « Halt ! » Mais il était trop tard. Les deux femmes venaient de disparaître dans les entrailles de la montagne, là où même les soldats du bloc 17 hésitaient à entrer.
Le passage souterrain déboucha enfin sur une ouverture irrégulière, à peine plus large qu’une fenêtre. Marie passa la première, glissant sur la roche humide, ses doigts cherchant désespérément un appui. L’air glacé lui fouetta le visage. Elle tomba presque, mais au lieu de heurter une paroi, elle s’étala sur un sol meuble, froid, granuleux : du sable, de la terre, de la poussière de pierre. Jeanette la suivit, haletante, le bras ensanglanté. Elle referma instinctivement la petite meurtrière derrière elle. Les voix des soldats résonnaient encore au loin, mais étouffées, comme avalées par la montagne elle-même. Elles se relevèrent. Ce qu’elles virent d’abord fut l’obscurité, puis leurs yeux s’habituèrent. Une vaste cavité s’étendait devant elles, un ancien puits d’extraction taillé à même la pierre, partiellement effondré. Des poutres brisées gisaient dans un désordre macabre et, partout, un froid mortel.
« Où sommes-nous ? » murmura Marie. Jeanette n’eut pas le temps de répondre, car elle venait d’apercevoir quelque chose à leurs pieds : un morceau de tissu, un lambeau déchiré avec quelques lettres encore visibles : « ANNE ». Marie porta sa main à sa bouche. « Non, non… » Elle s’accroupit, caressa le tissu comme si ce geste pouvait ramener sa compagne disparue. La pierre était froide, trop froide. Puis leurs regards s’habituèrent davantage encore. Derrière une poutre brisée, à moitié recouvert par des éclats de roche, gisait un avant-bras humain, rigide, pâle, avec un bracelet de corde autour du poignet, un bracelet qu’Anne portait toujours.
Marie chancela. Jeanette la rattrapa, le souffle coupé. Ce qu’elles avaient tenté d’éviter depuis le début venait de les frapper en plein cœur. Anne n’était pas transférée, elle n’était pas interrogée : elle avait été éliminée ici. Une méthode, un protocole, un effacement. Les deux femmes se forcèrent à continuer, non par courage, mais parce que rester immobile aurait signifié mourir de froid ou être retrouvées. Plus loin dans la cavité, elles découvrirent d’autres éléments : un seau renversé, un gant médical, une boîte de morphine vide, puis une série de marques sur le sol comme des traînées faites par des corps déplacés. Les soldats n’apportaient pas les prisonnières ici, ils les faisaient disparaître ici.
Jeanette lâcha d’une voix brisée, presque inaudible : « C’est ça le bloc C. » Un courant d’air glacé s’engouffra soudain par une fissure. Il portait une odeur étrange, pas de putréfaction — les températures étaient trop basses pour cela — mais une odeur de pierre humide, de métal et de quelque chose de plus lourd, presque chimique. Marie se redressa. La fissure donnait sur un étroit couloir incliné qui semblait remonter vers la surface. « Là-bas, s’il y a une sortie, c’est par là. » Jeanette hocha la tête, les yeux encore humides. Elles s’engagèrent dans ce passage, le cœur battant. Derrière elles, le puits silencieux semblait les regarder partir.
Puis un bruit énorme déchira soudain la montagne. Une explosion, plus proche cette fois. La roche vibra, les poussières tombèrent en pluie. Encore un bombardement allié. Une nouvelle chance ou un piège mortel ? Marie prit la main de Jeanette : « On n’est plus loin, je le sens ! » Elles accélérèrent malgré la douleur, malgré le froid qui leur arrachait la peau. Elles marchèrent jusqu’à ce que leurs jambes ne répondent plus. Elles suivirent la lumière faible qui filtrait au bout du boyau. Un dernier effort, un dernier élan, et soudain l’air libre, le vent, la forêt, le ciel gris, la vie. Elles étaient sorties du bloc 17, vraiment sorties. Mais ce qui les attendait à la surface n’allait pas être un refuge, car l’horreur ne restait jamais confinée sous terre.
Paris, décembre 1968. Le ciel était bas, presque noir, et la ville semblait figée dans une lourde attente. Paul Desmar, archiviste, avançait lentement dans le long couloir des dossiers classés. Son pas résonnait froidement contre le sol de marbre. Dans ses mains, il tenait le rapport, celui du bloc 17, celui qu’il n’aurait jamais dû ouvrir. Il entra dans une petite salle de réunion où l’attendait une femme d’environ 45 ans, cheveux courts, regard tremblant. Elle se leva à peine lorsqu’il entra. « Vous êtes Mademoiselle Marie Allemand ? » « Oui », murmura-t-elle. « Vous avez écrit que vous aviez retrouvé quelque chose. » Paul posa doucement la boîte métallique sur la table. C’était la même boîte qu’il avait ouverte quelques mois plus tôt, contenant les lambeaux de carnets, les rapports des FFI, les fragments de vêtements et une page surtout, celle où était écrit en lettres tremblées : « Je suis encore là ».
Marie trembla. Elle reconnaissait l’écriture, celle d’Anne. Paul inspira profondément. Il savait que ce qu’il s’apprêtait à révéler changerait tout. « Vous êtes la dernière survivante du bloc 17. » Marie détourna le regard. « Je ne devrais pas être en vie », dit-elle d’une voix rauque. « Personne n’en est sorti, sauf moi et Jeanette. » « Où est-elle ? » demanda Paul. Un silence lourd s’installa. « Elle n’a pas supporté l’hiver 44. Ses blessures et ce qu’elle avait vu… elle n’a pas tenu. » Paul hocha la tête. Il ouvrit la boîte, en sortit les feuillets un à un. Marie les observait comme si elle revoyait sa propre jeunesse se déchirer.
« Ce que j’ai trouvé », dit Paul, « prouve que le bloc 17 n’était pas un simple centre disciplinaire. » Il marqua une pause. « C’était un site d’effacement. » Marie ferma les yeux. Une larme glissa. « C’est pire que ça », murmura-t-elle. « Ils ne voulaient pas seulement nous punir, ils voulaient effacer ce que nous étions jusqu’au dernier souffle, jusqu’à la dernière pensée. » Elle prit un feuillet dans ses mains tremblantes. C’était celui où figurait une liste : douze noms, tous barrés sauf trois : Jeanette Morel, Anne Vasseur, Marie Allemand. « Je me souviens de cette liste », dit Marie. « Ils la montraient parfois pour nous rappeler que notre vie tenait à une ligne, une seule. »
Paul écoutait silencieux, puis demanda d’une voix douce : « Et ce qu’ils vous faisaient la nuit ? Cela n’apparaît dans aucun rapport. » Marie resta immobile quelques secondes, ses lèvres tremblaient. Elle semblait hésiter entre la peur et le devoir. Enfin, elle murmura : « Les soldats… ils venaient. » Elle baissa les yeux. « Pas pour nous interroger, pas pour nous frapper… » Un long silence. « Pour s’assurer que nous savions que personne ne nous sauverait. Ils restaient parfois des heures à nous regarder, à attendre que nous cédions. » Elle ferma les yeux. « Et parfois, l’une d’entre nous ne revenait pas. »
Paul sentit sa gorge se serrer. Il comprenait, sans qu’elle ait besoin d’aller plus loin. Il comprenait tout. Marie reprit d’une voix brisée : « Je n’ai survécu qu’à cause de Jeanette. Elle m’a protégée, elle m’a portée quand mes jambes ont cessé de répondre. Elle a donné sa vie pour que je puisse raconter. » Elle posa la main sur la boîte. « Vous devez le publier. Tout. Même ce que j’ai dit aujourd’hui. » Paul acquiesça. « Le monde doit savoir. » « Oui », répondit-elle, « parce que les femmes du bloc 17 ne doivent plus jamais être des ombres. » Elle inspira profondément. « Si vous écrivez leur histoire, alors elles ne disparaîtront pas une deuxième fois. »
Paul referma doucement la boîte, comme on referme un cercueil. Et dans la salle silencieuse des archives, il prononça pour lui-même les derniers mots que le rapport ne disait pas, mais que tout le dossier criait : « Elles sont mortes parce que personne n’avait le courage de regarder. Aujourd’hui, nous n’avons plus le droit de détourner les yeux. »