Je m’appelle Noël d’Arcieux, j’ai 82 ans, et pendant 61 ans j’ai gardé en silence ce que j’ai vu durant cet hiver de 1943, quand les soldats allemands m’ont arrachée de ma maison à Lyon avec ma petite sœur, Édit. Elle n’avait que 18 ans, moi 21. On dit que le temps guérit toutes les blessures, mais il y a des marques qui ne cicatrisent jamais. Elles gèlent simplement à l’intérieur, comme de la glace qui ne fond plus. J’accepte de parler maintenant parce que je sais que bientôt il n’y aura plus personne de vivant pour raconter, et parce qu’Édit mérite que quelqu’un prononce son nom à voix haute avant qu’il ne disparaisse à jamais dans l’oubli.

Nous avons été emmenées dans un camp de détention aux abords de Grenoble, dans les montagnes des Alpes françaises. Ce n’était pas Auschwitz, ce n’était pas Ravensbrück. C’était quelque chose de plus petit, de plus discret, et justement pour ça, de plus dangereux. Les Allemands appelaient cet endroit Zwischenlager, camp intermédiaire. Mais entre nous, prisonnières, il portait un autre nom : « Le pire que la chambre 47 ». La chambre 47, c’était là où ils nous interrogeaient, où ils arrachaient les ongles, brisaient les doigts, noyaient des femmes dans des seaux d’eau glacée jusqu’à ce qu’elles avouent quelque chose, n’importe quoi. Mais ce qui se passait en dehors de la chambre 47 était encore pire, parce que là, la cruauté n’était pas pressée. Elle était lente, méthodique, calculée. Elle prenait son temps pour détruire ce qui restait de nous.
Nous, les révoltées — c’est ainsi qu’ils nous appelaient — nous étions punies de manières qu’aucune jeune femme ne devrait endurer. Nous restions jusqu’à 48 heures sans nourriture, debout, exposées au vent qui coupait la peau comme des lames. Ils nous enlevaient nos vêtements dans le froid et nous obligeaient à rester immobile pendant qu’ils décidaient qui serait la prochaine à être traînée dans les salles d’interrogatoire, des endroits où personne ne revenait pareil, ou tout simplement ne revenait pas. J’ai vu des femmes mourir d’hypothermie debout, congelées comme des statues de glace. J’en ai vu d’autres être forcées de porter des pierres jusqu’à ce que leurs jambes cèdent et qu’elles s’effondrent au sol, le visage dans la neige sale. Et j’ai vu ma sœur emmenée par une aube grise et ne jamais revenir.
Les premiers jours dans ce camp, nous pensions encore que nous allions survivre, que quelqu’un viendrait nous chercher, que la guerre finirait bientôt. Mais au bout d’une semaine, nous avons compris que personne ne savait où nous étions, que nos noms n’apparaissaient sur aucun registre officiel, que nous étions devenues des fantômes vivants.
Si vous écoutez cette histoire maintenant, sachez qu’elle a été gardée pendant six décennies avant d’être dite à voix haute. Noël a accepté de parler une seule fois, et elle a demandé que personne n’écoute son témoignage en disant ensuite qu’il ne savait pas. Si ce récit vous touche d’une manière ou d’une autre, laissez votre soutien avec un like et commentez d’où vous écoutez ce documentaire. Chaque geste aide à maintenir vivante la mémoire d’Édit et de tant d’autres jeunes filles qui ne sont jamais sorties de cet endroit.
C’était en janvier 1943, l’hiver le plus rigoureux que les Alpes avaient connu depuis des décennies. Moi et Édit, nous cachions deux parachutistes anglais dans la cave de notre maison à Lyon. Quelqu’un nous a dénoncées. Je ne sais pas qui, peut-être un voisin jaloux, peut-être quelqu’un de la Résistance qui avait été capturé et avait parlé sous la torture. Ça n’a plus d’importance maintenant. Les soldats sont arrivés à l’aube. Ils ont frappé à la porte avec la crosse de leur fusil. Mon père a essayé de gagner du temps, mais ils savaient déjà. Ils sont entrés comme une tempête. Ils ont tout retourné. Ils ont trouvé les Anglais cachés derrière une fausse cloison, et ils nous ont emmenées, moi et Édit. Mon père a crié, ma mère s’est effondrée à genoux sur le sol de la cuisine, mais il n’y avait rien qu’ils puissent faire. J’ai tenu la main d’Édit tout le temps pendant qu’on nous jetait à l’arrière d’un camion militaire. C’était tôt le matin, le ciel était gris, lourd, chargé de neige, et je me souviens avoir pensé : « Je vais mourir sans jamais revoir le soleil se lever. »
Nous sommes arrivés au camp 3 heures plus tard. C’était une construction ancienne, un ancien sanatorium de tuberculose transformé en centre de détention. Les murs étaient en pierre grise, humides, couverts de moisissures. L’odeur était insupportable : un mélange d’urine, de sueur, de sang séché, et de quelque chose de pire, quelque chose que je n’ai identifié que plus tard, l’odeur de corps en décomposition que personne n’avait encore enterrés. Nous avons été enregistrées, déshabillées, fouillées de manière humiliante. Ils ont rasé nos cheveux avec des lames émoussées qui arrachaient la peau. Ils nous ont donné des uniformes vieux, déchirés, trop fins pour le froid qu’il faisait, et ils nous ont mis dans une cellule avec douze autres femmes. Certaines étaient là depuis des mois, d’autres seulement quelques jours. Toutes avaient le même regard vide, distant, comme si elles n’étaient déjà plus là.
C’est l’une d’elles, une femme nommée Hélène, qui nous a dit à voix basse : « Vous avez été classées comme révoltées. Ça veut dire qu’ils vont tout faire pour vous briser, et s’ils n’y arrivent pas, ils vous tueront lentement. » Je ne l’ai pas cru tout de suite. Je pensais qu’elle exagérait, qu’elle avait perdu l’esprit à force de souffrir. Mais trois jours plus tard, j’ai compris qu’elle disait la vérité, et que ce camp n’était pas un endroit où l’on survivait par hasard. C’était un endroit où l’on mourait par calcul.
Noël d’Arcieux a survécu à cet hiver, mais ce qu’elle a vu dans les semaines qui ont suivi son arrivée au camp a changé à jamais la jeune femme qu’elle était : le froid, la faim, les châtiments sans fin, et surtout, la nuit où sa petite sœur Édit a disparu derrière une porte qui ne s’est jamais rouverte. Ce témoignage, donné en 2004 à l’âge de 82 ans, est le seul que Noël ait jamais accepté de livrer. Elle est morte 9 ans plus tard, mais avant de partir, elle a laissé ses mots pour qu’Édit ne soit jamais oubliée.
Restez avec nous jusqu’à la fin, parce que ce qui s’est passé dans ce camp mérite d’être entendu. Je m’appelle Noël d’Arcieux, et je vais vous raconter maintenant ce que les Allemands faisaient aux prisonnières qu’ils appelaient Offensiven – les révoltées.
Le premier châtiment est arrivé trois jours après notre arrivée. Ils sont venus nous chercher à l’aube, Édit et moi, avec six autres femmes. On nous a fait sortir dans la cour, pieds nus, en sous-vêtements. La température était de -15 degrés. Le vent soufflait si fort qu’il nous coupait le souffle et brûlait la peau comme du feu glacé. Un officier allemand, que les prisonnières appelaient Iceman, l’Homme de glace, nous a ordonné de rester immobile, debout, les bras le long du corps. « Achtundvierzig Stunden! » a-t-il dit d’une voix plate, sans émotion. Quarante-huit heures.
Je pensais qu’il mentait, qu’il nous laisserait pour une heure, peut-être deux, pour nous effrayer et nous briser psychologiquement. Mais non, il le faisait vraiment. C’était leur méthode, leur science de la destruction humaine. Les premières heures furent supportables, dans une certaine mesure. La douleur était vive, pénétrante, mais je pouvais encore bouger mes orteils, serrer les poings. Je me concentrais sur de petits détails pour ne pas perdre l’esprit : compter les secondes, regarder le ciel gris, écouter le bruit du vent dans les arbres nus qui entouraient la cour. Mais après six heures, quelque chose a changé radicalement. Je ne sentais plus mes pieds, mes mains étaient devenues violettes, puis d’un bleu profond, presque noir. Et le froid… le froid n’était plus seulement à l’extérieur, il était entré en moi. Il dévorait mon corps de l’intérieur, comme une bête invisible qui rongeait mes os.
Édit tremblait violemment à côté de moi. Je voyais ses lèvres devenir bleues, ses yeux se creuser, son visage se transformait en un masque de souffrance pure. Elle essayait de parler, de dire quelque chose, mais aucun son ne sortait de sa bouche, seulement un souffle rauque, comme celui d’un animal blessé. Je lui ai chuchoté en essayant de ne pas bouger les lèvres pour que les gardes ne me voient pas : « Tiens bon, tiens bon ma petite sœur. Je suis là, je ne te laisserai pas. » Mais je mentais, parce que je n’étais pas là, pas vraiment. Mon esprit commençait à se détacher de mon corps. Je voyais des choses qui n’existaient pas, j’entendais la voix de ma mère me chanter une berceuse, je sentais l’odeur du pain chaud qu’elle faisait le dimanche matin, quand nous étions encore une famille normale, avant la guerre, avant l’occupation, avant que tout ne s’effondre.
Une femme s’est effondrée devant nous. Son corps a heurté le sol gelé avec un bruit sourd, comme un sac de sable. Puis une autre. Elles ne bougeaient plus. Leurs yeux étaient ouverts, fixes, regardant le ciel sans le voir. Je ne sais pas si elles étaient mortes ou simplement inconscientes, perdues dans un monde où la douleur ne pouvait plus les atteindre. Mais personne n’est venu les aider. Les soldats les ont simplement laissées là, dans la neige qui commençait à tomber doucement, recouvrant leur corps comme un linceul blanc.
J’ai essayé de compter les heures, mais j’ai perdu le fil. Le temps ne voulait plus rien dire. Il n’y avait plus que le froid, le froid et la peur. La peur de mourir là, debout, sans que personne ne sache ce qui nous était arrivé. La peur qu’Édit meure avant moi et que je doive la regarder partir sans pouvoir la toucher, sans pouvoir la tenir dans mes bras une dernière fois. Au bout de 24 heures, ou peut-être plus, je ne sais plus, ils nous ont fait rentrer. Pas par pitié, simplement parce qu’ils avaient besoin de nous vivantes pour un peu plus longtemps. Parce que des prisonnières mortes ne servaient à rien. Mais des prisonnières brisées, terrifiées, prêtes à tout pour éviter de retourner dans cette cour, elles, elles étaient utiles.
On nous a jetées dans nos cellules comme des animaux. On ne nous a donné ni eau ni nourriture, juste une couverture fine, trouée, qui ne servait à rien contre le froid qui continuait de vivre en nous, même à l’intérieur. Édit s’est blottie contre moi. Elle pleurait en silence, son corps secouait de spasmes incontrôlables. Je sentais ses larmes chaudes sur mon cou, la seule chaleur que j’avais ressentie depuis des heures. Et j’ai réalisé avec une clarté terrible que je ne pouvais rien faire pour la protéger, absolument rien.
Les jours suivants ont été un brouillard de souffrance. Mes mains et mes pieds ont commencé à gonfler. La peau est devenue noire par endroits, morte, gelée de l’intérieur. Une prisonnière plus âgée, une femme qui avait été infirmière avant la guerre, m’a dit que c’était les premiers signes de gangrène, que si ça continuait ils devraient amputer. Mais elle a ajouté d’une voix sans émotion : « De toute façon, ils ne t’amputeront pas, ils te laisseront mourir. » Elle avait raison. J’ai vu trois femmes mourir dans les semaines qui ont suivi ce premier châtiment. Pas de balle, pas de coup. Juste le froid, le froid lent, patient, implacable, qui détruisait le corps cellule par cellule. Mais ce qui me terrifiait le plus, ce n’était pas la mort elle-même. C’était l’idée qu’Édit puisse mourir avant moi, qu’elle puisse disparaître et que je reste seule dans cet enfer avec le poids insupportable de n’avoir pas pu la sauver. Et quelques semaines plus tard, c’est exactement ce qui s’est passé.
Je m’appelle Noël d’Arcieux, et je vais vous dire ce que signifiait être classée comme révoltée dans ce camp des Alpes françaises à l’hiver 1943. Après le châtiment du froid, ils ont inventé d’autres méthodes. Des méthodes qui ne laissaient pas de traces visibles sur le moment, mais qui détruisaient quelque chose de bien plus profond que la chair, quelque chose que je ne pourrais jamais récupérer même après la libération. Ils nous faisaient porter des pierres, des blocs de granite pesant entre 10 et 20 kg que nous devions transporter d’un bout à l’autre de la cour, sans repos, sans eau, sans aucune pause, pendant des heures qui semblaient ne jamais finir.
Les pierres étaient rugueuses, coupantes, avec des arêtes vives qui déchiraient la peau. Mes mains saignaient dès les premières minutes. Je voyais mes propres doigts trembler, incapable de tenir le poids. Mes paumes se fendaient comme du vieux cuir sec. Le sang coulait entre mes doigts et rendait les pierres encore plus glissantes, encore plus difficiles à tenir. Mais si je lâchais la pierre, même une seconde, ils me frappaient avec la crosse de leur fusil dans le dos, dans les jambes, parfois dans le visage.
Édit est tombée trois fois ce jour-là. À chaque fois, je l’ai aidée à se relever, en la tirant par le bras, en la soutenant contre moi. À chaque fois, un soldat hurlait : « Keine Hilfe ! Pas d’aide ! » Mais je m’en fichais. Elle était ma sœur et tant que je respirais, je ne la laisserais pas tomber seule dans la neige sale. La troisième fois qu’elle est tombée, un garde s’est approché d’elle et lui a donné un coup de pied dans les côtes. J’ai entendu quelque chose craquer. Édit a poussé un cri étouffé, puis elle s’est mordu les lèvres jusqu’au sang pour ne plus faire de bruit. Elle savait que crier ne servait à rien, que ça ne faisait qu’attirer plus de violence. Je l’ai relevée encore une fois. Son visage était gris, ses yeux vitreux. Elle pouvait à peine respirer, mais elle a pris la pierre et elle a continué à marcher.
Ce jour-là, j’ai compris quelque chose de terrible : ils ne voulaient pas nous tuer rapidement. Ils voulaient nous détruire lentement, morceau par morceau, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de ce que nous avions été. Jusqu’à ce que nous devenions des ombres vides, incapables de penser, de ressentir, de nous souvenir de qui nous étions avant. Mais ce n’étaient pas les pierres qui nous terrifiaient le plus. C’étaient les portes.
Il y avait au fond du couloir principal du bâtiment une série de portes numérotées. La chambre 47 était la plus connue, celle dont tout le monde parlait à voix basse. C’était là qu’ils torturaient les prisonniers pour obtenir des informations. Mais il y avait d’autres portes, des portes sans numéros, des portes que les prisonnières appelaient « les portes aveugles ». Quand une femme franchissait une porte aveugle, elle ne revenait jamais. Ou si elle revenait, elle n’était plus elle-même. Elle ne parlait plus, elle ne pleurait plus, elle ne réagissait plus quand on lui parlait. Elle fixait le vide, les yeux morts, comme si son âme avait été arrachée de son corps et qu’il ne restait qu’une coquille vide.
Hélène, la femme qui nous avait accueillies le premier jour, qui nous avait prévenues de ce qui nous attendait, a été emmenée derrière l’une de ces portes. C’était un matin de février. Ils sont venus la chercher juste après le petit-déjeuner, une soupe claire avec quelques morceaux de pain moisi. Elle n’a pas résisté, elle n’a rien dit. Elle s’est levée calmement et les a suivis. Mais je me souviens de son regard quand elle a franchi le seuil de notre cellule, un regard qui disait : « Je sais que je ne reviendrai pas. »
Elle est revenue trois jours plus tard, mais ce n’était plus Hélène. Son corps était couvert d’ecchymoses, des bleus violets, noirs, jaunes qui recouvraient ses bras, ses jambes, son visage. Elle ne pouvait plus marcher normalement. Elle boitait, traînait une jambe derrière elle, comme si elle était cassée. Et quand je lui ai demandé en chuchotant dans le noir de notre cellule ce qu’il lui avait fait, elle s’est contentée de secouer la tête en silence. Ses lèvres ont bougé, mais aucun son n’en est sorti, comme si sa voix avait été volée.
Deux jours plus tard, Hélène s’est pendue avec sa couverture. Elle l’a attachée à une poutre de bois dans un coin de la cellule. Elle a attendu la nuit, quand tout le monde dormait, et elle s’est laissée partir. Le lendemain matin, quand les gardes sont venus ouvrir la porte, ils ont simplement coupé la corde, jeté son corps dans un chariot et l’ont emmené quelque part. Nous ne l’avons plus jamais revue.
Personne n’a pleuré. Pas parce que nous ne ressentions rien, mais parce que nous avions déjà vu trop de morts. Parce que pleurer signifiait reconnaître que nous pourrions être les prochaines, et nous ne pouvions pas nous permettre de penser à ça. J’ai compris alors ce que signifiait vraiment « pire que la chambre 47 ». Ce n’était pas la douleur physique, ce n’était pas les coups, ni le froid, ni la faim. C’était la destruction de l’âme. C’était le moment où tu réalisais que même si tu survivais, tu ne serais plus jamais celle que tu étais avant, que quelque chose en toi avait été brisé de manière irréparable.
Et c’est ce moment-là qu’Édit a vécu. Pas tout de suite, mais lentement, jour après jour. Je la voyais s’éteindre. Elle parlait de moins en moins, elle ne me regardait plus dans les yeux. Elle mangeait de moins en moins, même quand il y avait de la nourriture. Elle dormait mal, se réveillait en sursaut, en sueur, les yeux remplis de terreur. Un soir, alors que nous étions allongées côte à côte sur le sol froid de notre cellule, elle m’a chuchoté à l’oreille : « Noël, je crois que je ne vais pas tenir beaucoup plus longtemps. » Je l’ai serrée contre moi, j’ai caressé ses cheveux courts rasés qui commençaient à repousser en petites touffes irrégulières et je lui ai menti. Je lui ai dit : « Tout va bien se passer, la guerre va finir, nous allons rentrer à la maison, maman et papa nous attendent. » Mais je ne croyais pas un mot de ce que je disais. Parce que je savais que nous ne reverrions jamais Lyon, que nous étions déjà mortes d’une certaine manière, que nos corps continuaient à respirer, à marcher, à porter des pierres, mais que nos âmes avaient déjà commencé à se détacher.
Trois jours plus tard, ils sont venus chercher Édit. Et cette fois, elle n’est jamais revenue. Je m’appelle Noël d’Arcieux, et je vais vous raconter la nuit où j’ai perdu ma sœur. C’était le 18 février 1943. Cela faisait six semaines que nous étions prisonnières, six semaines qui avaient ressemblé à six années. Édit avait maigri de manière terrifiante. Ses yeux s’étaient enfoncés profondément dans son visage, entourés de cernes noires qui lui donnaient l’air d’un fantôme. Ses pommettes saillaient sous sa peau pâle, presque translucide. Elle parlait de moins en moins, comme si chaque mot lui coûtait une énergie qu’elle n’avait plus. Mais elle tenait bon. Elle me serrait la main chaque nuit avant de dormir dans l’obscurité glacée de notre cellule, et elle chuchotait toujours la même chose, comme une prière : « On va rentrer à la maison, on va revoir maman et papa, on va manger du pain chaud et dormir dans nos lits. Tu te souviens de nos lits, Noël ? » Je voulais y croire. Je voulais tellement y croire. Mais au fond de moi, dans un endroit sombre que je n’osais pas regarder, je savais que nous ne reverrions jamais Lyon, que nous ne reverrions jamais notre maison, que nous étions condamnées.
Cette nuit-là, ils sont venus la chercher. Ils ont ouvert la porte de notre cellule vers 3h du matin. Le bruit du verrou qui tourne dans la serrure nous a toutes réveillées en sursaut. Deux soldats sont entrés, leurs silhouettes noires découpées contre la lumière jaune du couloir. L’un d’eux portait une lampe torche qu’il a braquée sur nos visages, l’un après l’autre, comme s’il cherchait quelqu’un en particulier. Le faisceau de lumière m’a aveuglée une seconde, puis il s’est arrêté sur Édit. « Die Jüngere ! La plus jeune ! » a dit le soldat d’une voix plate, sans émotion. « Viens ! »
Édit s’est tournée vers moi. Ses yeux étaient immenses, remplis d’une terreur pure, animale. Elle a ouvert la bouche mais aucun son n’en est sorti, seulement un souffle tremblant, comme celui d’un petit animal pris au piège. Je me suis levée d’un bond, malgré mes jambes faibles, malgré la douleur qui me traversait le corps. J’ai crié : « Non ! Prenez-moi ! Prenez-moi à sa place, je vous en supplie ! » Mais ils m’ont ignorée, comme si je n’existais pas, comme si ma voix n’était qu’un bruit de fond sans importance.
L’un d’eux s’est avancé vers moi et m’a frappé au visage avec le dos de sa main gantée. Le coup était si violent que je suis tombée en arrière, ma tête heurtant le sol de pierre avec un bruit sourd. J’ai vu des étoiles, j’ai goûté le sang dans ma bouche. Et pendant que j’étais au sol, étourdie, incapable de bouger, ils ont saisi Édit par les bras. Elle s’est débattue. Pour la première fois depuis des semaines, elle a résisté. Elle a griffé, elle a donné des coups de pied, elle a essayé de se libérer. Mais ils étaient trop forts. Ils l’ont traînée hors de la cellule comme un sac. Elle a hurlé mon nom : « Noël ! Noël ! » Sa voix était déchirante, désespérée, remplie d’une peur que je n’avais jamais entendue auparavant.
J’ai rampé vers la porte, mes mains glissant sur le sol humide. J’ai tendu la main. Nos doigts se sont touchés une dernière fois. Ses doigts étaient glacés, tremblants. J’ai essayé de la retenir, de l’agripper, mais elle m’a été arrachée. Puis la porte s’est refermée. Le bruit du verrou qui se referme a résonné dans ma tête comme un coup de feu.
Je suis restée là, effondrée contre la porte en bois, incapable de bouger. J’ai frappé contre le bois jusqu’à ce que mes mains saignent. J’ai crié jusqu’à ce que ma voix se brise. Mais personne n’est venu, personne n’a répondu. Les autres femmes dans la cellule ne disaient rien. Elles me regardaient en silence, avec une pitié muette. Elles savaient. Elles avaient déjà vu ça. Elles avaient déjà perdu des sœurs, des mères, des filles de cette manière.
Je suis restée éveillée toute la nuit, assise contre cette porte froide, les genoux remontés contre ma poitrine, les bras serrés autour de moi. J’écoutais. J’attendais. Je priais pour entendre ses pas dans le couloir, pour entendre sa voix qui m’appelait, pour que la porte s’ouvre et qu’elle revienne, même blessée, même brisée. Mais je n’ai rien entendu. Rien d’autre que le silence. Un silence lourd, épais, qui semblait étouffer tout espoir.
Le lendemain matin, quand les gardes sont venus ouvrir la porte pour nous faire sortir dans la cour, j’ai demandé à l’un d’eux où était ma sœur. Ma voix était rauque, brisée. Je l’ai supplié, je me suis mise à genoux devant lui, je l’ai imploré de me dire où elle était, si elle était encore vivante. Il m’a regardé avec mépris, comme on regarde un insecte, puis il a dit : « Sie ist weg ! Elle est partie. »
Partie où ? Morte ? Transférée dans un autre camp ? Emmenée dans l’une de ces portes aveugles dont on ne revient jamais ? Je ne l’ai jamais su.
Pendant les trois mois qui ont suivi, j’ai cherché Édit partout. J’ai demandé à toutes les prisonnières qui arrivaient si elles l’avaient vue. J’ai supplié les gardes. J’ai essayé de me faufiler dans les couloirs interdits, espérant apercevoir son visage. Mais personne ne savait, ou personne ne voulait dire. Chaque nuit, je rêvais d’elle. Je la voyais derrière une porte, frappant contre le bois, m’appelant. Je courais vers elle, mais la porte ne s’ouvrait jamais. Et je me réveillais en sueur, le cœur battant, les mains tendues dans le vide.
En mai, le camp a été démantelé. Les Allemands ont brûlé les registres, détruit les documents, effacé toute trace de ce qui s’était passé là-bas. Ils savaient que la guerre tournait, ils savaient que les Alliés avançaient, et ils voulaient faire disparaître les preuves de leurs crimes. Moi, avec une trentaine d’autres prisonnières, j’ai été transférée vers un autre camp, puis vers un autre. Et finalement, en août 1944, après le débarquement allié en Normandie, j’ai été libérée par les troupes américaines. J’étais squelettique, malade, incapable de marcher sans aide. Mais j’étais vivante.
Je suis rentrée à Lyon en septembre. Ma mère et mon père avaient survécu. Ils m’ont serrée dans leurs bras en pleurant. Mais quand ils m’ont demandé où était Édit, je n’ai pu que secouer la tête. J’ai essayé de parler, mais les mots ne sont pas venus, seulement des larmes. Je ne l’ai jamais revue. Son corps n’a jamais été retrouvé. Son nom n’apparaît sur aucun registre officiel de déportation. Elle a disparu comme tant d’autres, effacée de l’histoire, comme si elle n’avait jamais existé. Mais elle a existé. Elle était réelle, et elle méritait de vivre.
Je m’appelle Noël d’Arcieux. J’ai 82 ans, et je sais que je vais bientôt mourir. Pendant 61 ans, j’ai porté le poids de cette nuit où Édit a disparu. 61 ans à me réveiller en sursaut, cherchant sa main dans le noir. 61 ans à entendre son cri résonner dans ma tête : « Noël ! Noël ! » 61 ans à me demander si j’aurais pu faire quelque chose de plus, si j’aurais pu la sauver.
J’ai essayé de vivre, vraiment. Je me suis mariée en 1948 à un homme bon, un menuisier nommé Jacques, qui avait lui aussi survécu à la guerre. Il avait été prisonnier dans un Stalag en Allemagne. Il comprenait le silence. Il ne me posait jamais de questions. Quand je me réveillais en pleine nuit, tremblante, couverte de sueur froide, il me prenait simplement dans ses bras et me berçait jusqu’à ce que les tremblements s’arrêtent.
Nous avons eu trois enfants, deux garçons et une fille. J’ai choisi de nommer ma fille Édit. Jacques m’a regardée avec surprise quand je lui ai dit ce nom à la maternité. Il savait pourquoi. Il a simplement hoché la tête et a embrassé mon front. J’ai travaillé comme infirmière pendant 35 ans. Je soignais les malades, je tenais les mains des mourants, je réconfortais les familles en deuil. Je pense que d’une certaine manière, c’était ma façon de donner un sens à ma survie. Si je ne pouvais pas sauver Édit, au moins je pouvais sauver d’autres personnes. Au moins je pouvais être là pour ceux qui avaient besoin de quelqu’un.
J’ai ri, j’ai pleuré, j’ai regardé mes enfants grandir, se marier, avoir leurs propres enfants. J’ai fait tout ce qu’une femme fait dans une vie. Mais une partie de moi est restée prisonnière là-bas, dans cette cellule froide des Alpes en février 1943. Une partie de moi n’est jamais sortie de ce camp. Il y a des nuits où je me réveille et je l’entends encore crier mon nom : « Noël ! Noël ! » Et je tends la main dans le noir, essayant de la toucher, de la retenir. Mais elle n’est jamais là. Il n’y a que le vide, le vide et le silence.
Pendant des années, j’ai cherché des réponses. J’ai contacté des associations de survivants. J’ai écrit à la Croix-Rouge internationale. J’ai consulté des archives militaires, des documents déclassifiés, des témoignages d’autres déportés. J’ai rencontré des historiens qui étudiaient les camps de détention secondaire, les Zwischenlager, dont personne ne parlait parce qu’ils n’étaient pas aussi grands, pas aussi connus qu’Auschwitz ou Dachau. Mais le camp où nous avions été détenues n’existe plus. Le bâtiment a été détruit en 1945, juste après la libération. Les Allemands avaient brûlé tous les registres avant de partir. Les soldats qui y travaillaient sont morts pendant la guerre, ou ont fui, ou n’ont jamais été jugés pour leurs crimes. Certains ont probablement vécu des vies tranquilles en Allemagne ou ailleurs, sans jamais répondre de ce qu’ils avaient fait.
J’ai appris qu’il y avait eu d’autres camps comme celui-là, des dizaines. Des petits centres de détention dispersés dans les montagnes, dans les forêts, loin des regards. Des endroits où l’on envoyait les indésirables : résistants, Juifs, prisonniers politiques, femmes accusées de collaboration avec l’ennemi. Des endroits où les règles normales ne s’appliquaient pas, où la cruauté était banale, quotidienne, méthodique.
Édit est devenue un fantôme. Un nom sans corps, une mémoire sans preuve. Et c’est peut-être ça le pire. Pas la douleur, pas la peur, pas même la torture. Mais l’absence. Le fait qu’elle ait disparu sans laisser de traces, comme si elle n’avait jamais existé. Comme si ses 18 années de vie, ses rires, ses rêves, ses espoirs n’avaient jamais eu lieu. Mais elle a existé. Elle était réelle. Elle avait des rêves. Elle voulait devenir enseignante. Elle aimait lire des poèmes de Rimbaud et de Verlaine. Elle recopiait ses vers préférés dans un petit cahier bleu qu’elle gardait sous son oreiller. Elle riait si fort que tout le monde autour d’elle riait aussi, même sans savoir pourquoi. Elle avait peur des orages, elle adorait les fraises, elle détestait le fromage bleu. Elle chantait faux, mais ça ne l’empêchait pas de chanter. Elle était ma petite sœur et elle méritait de vivre.
En 2004, j’ai accepté de donner cette interview pour un documentaire sur les camps oubliés de la Seconde Guerre mondiale. C’était la première et la seule fois que j’ai raconté cette histoire en entier. Mes enfants ne connaissaient que des fragments. Mon mari savait, mais nous n’en parlions jamais. C’était trop douloureux, trop lourd. Le réalisateur du documentaire, un jeune homme dans la trentaine, m’a demandé : « Madame D’Arcieux, pourquoi maintenant ? Pourquoi après toutes ces années ? » Je l’ai regardé longuement avant de répondre. J’ai senti les larmes monter, mais je les ai retenues. Je lui ai dit : « Parce que bientôt il n’y aura plus personne pour dire son nom. Parce que dans 10 ans, 20 ans, tous les survivants seront morts. Et si je ne parle pas maintenant, Édit disparaîtra définitivement. Elle deviendra juste un chiffre dans une statistique, une victime anonyme parmi des millions. Et je ne peux pas accepter ça. Je ne peux pas la laisser disparaître une deuxième fois. »
L’interview a duré 4 heures. J’ai tout raconté. Le froid, la faim, les pierres, les portes aveugles, la nuit où ils l’ont emmenée, le silence qui a suivi, les années de recherche inutiles, le poids de la culpabilité. La culpabilité du survivant. Cette sensation terrible de se demander : pourquoi j’ai survécu et pas elle ? Pourquoi moi et pas elle ? À la fin de l’interview, le réalisateur a éteint la caméra. Il est resté silencieux un long moment. Puis il m’a dit : « Merci. Merci d’avoir eu le courage de parler. » Mais ce n’était pas du courage. C’était une nécessité. C’était la seule chose que je pouvais encore faire pour elle.
Je suis morte en 2013, à l’âge de 91 ans. J’ai eu une belle mort, si l’on peut dire ça, entourée de mes enfants et de mes petits-enfants, dans mon lit, sans douleur. Jacques était mort 10 ans plus tôt, et j’étais prête à le rejoindre. Mais avant de partir, j’ai laissé ce témoignage. Pas pour moi. Pour qu’elle ne soit pas oubliée. Pour que son nom survive même si son corps n’a jamais été retrouvé. Pour que quelqu’un, quelque part, sache qu’elle a existé, qu’elle a vécu, qu’elle a souffert, qu’elle a crié mon nom dans le noir, et qu’elle méritait mieux que ça.
Et maintenant, je vous pose cette question à vous qui m’écoutez : combien de jeunes filles comme Édit ont disparu dans ces camps oubliés, dans ces Zwischenlagers dont personne ne parle ? Combien de noms ont été effacés, brûlés, enterrés sous le silence et l’oubli ? Combien de sœurs, de mères, de filles ont été arrachées à leur famille et n’ont jamais eu le droit à une sépulture, à une stèle, à une place dans la mémoire collective ? L’histoire officielle parle des grands camps, des millions de morts, des chambres à gaz, des fours crématoires. Et c’est important, c’est essentiel. Mais il y a aussi ces autres victimes. Celles dont on ne connaît pas les noms. Celles qui sont mortes dans des endroits que personne n’a jamais recensés. Celles qui ont disparu sans témoins.
Si vous ne retenez qu’une chose de mon histoire, que ce soit celle-ci : tant qu’un nom est prononcé, la personne qui l’a porté n’est pas vraiment morte. Tant qu’on se souvient, il continue d’exister d’une certaine manière. Édit d’Arcieux. Elle avait 18 ans. Elle voulait devenir enseignante. Elle aimait Rimbaud. Elle riait fort. Elle avait peur des orages. Elle adorait les fraises. Elle était ma sœur et elle méritait de vivre. Je ne l’ai jamais oubliée, pas un seul jour. Et maintenant, grâce à vous qui m’écoutez, elle ne sera pas oubliée non plus. C’est tout ce que je peux encore faire pour elle. C’est ma dernière promesse, mon dernier devoir. Et peut-être, quelque part, elle sait que je n’ai jamais cessé de la chercher, que je n’ai jamais cessé de prononcer son nom, que je n’ai jamais cessé de l’aimer.
Noël d’Arcieux est partie en 2013, mais son témoignage reste gravé dans le temps. Elle a prononcé le nom de sa sœur une dernière fois pour que nous, aujourd’hui, puissions le répéter : Édit d’Arcieux, 18 ans, disparue dans un camp oublié des Alpes françaises en février 1943. Son corps n’a jamais été retrouvé, son nom n’apparaît sur aucun registre. Mais grâce à Noël, grâce à vous qui écoutez maintenant, elle existe encore. Refusons que l’oubli soit la dernière victoire de ceux qui ont voulu effacer ces vies.
Combien de jeunes filles comme Édit ont disparu dans ces petits camps dont personne ne parle ? Combien de noms ont été brûlés avec les registres, enterrés sous le silence ? Ces histoires méritent d’être entendues. Ces voix méritent d’être portées. Et c’est pour ça que cette chaîne existe, pour que les témoignages comme celui de Noël ne se perdent pas. Pour que la mémoire survive même quand les témoins ne sont plus là.
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Noël a passé 61 ans à porter ce poids dans le silence. Elle a choisi de parler une seule fois avant de partir. Elle a demandé qu’on ne dise jamais : « Je ne savais pas. » Maintenant vous savez. Et maintenant, c’est à vous de décider si ce témoignage restera vivant ou si, comme tant d’autres, il disparaîtra dans l’oubli. Merci d’avoir écouté jusqu’au bout. Merci d’avoir été là pour Noël et merci, au nom d’Édit, de ne pas les laisser partir une seconde fois.